BATIR SUR LA PREMIERE RESOLUTION CLIMAT DEFIANT TOTAL

Le 29 mai 2020, 16,8% des actionnaires du géant pétrolier ont voté en faveur de la première résolution climat jamais déposée en France, marquant enfin un réveil des actionnaires sur leur responsabilité à pousser Total vers une profonde transformation de ses activités. L’abstention extrêmement forte d’actionnaires avec 11,12% des droits de vote renforce le désaveu de la stratégie climat adoptée par la major pétrolière et gazière française début mai 2020.

Ce fut un véritable parcours du combattant que de soumettre au vote le 29 mai cette résolution climat:

  • En avril 2020, 11 actionnaires de Total, représentant 1,35% du capital de Total, ont déposé une résolution demandant au groupe d’adopter une feuille de route permettant d’aligner ses activités avec les objectifs de l’Accord de Paris. Pris de cours, Total a annoncé dans l’urgence une “nouvelle ambition en matière de climat”, avec le soutien de BNP Paribas et Hermes EOS.
  • Se réfugiant derrière ces annonces, le pétrolier et certaines agences de conseil de vote comme Glass Lewis et ISS dans son rapport “benchmark” ont déconseillé aux actionnaires de voter la résolution. Mais Proxinvest recommanda de la soutenir, tout comme le fit le rapport Sustainability d’ISS.
  • Quelques jours avant l’Assemblée générale, BNP Paribas a annoncé qu’il allait s’abstenir lors du vote, une manière de ne pas désavouer le groupe tout en signalant que le compte n’y est pas et que Total doit se remettre au travail.

Loin d’être “ambitieux”, les engagements de Total sont avant tout un écran de fumée qui entretiennent la confusion dans le but de maintenir le plus longtemps possible un modèle d’expansion des énergies fossiles. Les mesures annoncées sont en aucune manière proches des efforts que le groupe pétrolier doit faire pour réduire ses émissions de gaz à effet de serre et s’adapter aux évolutions économiques, sociétales et réglementaires. Les 11 actionnaires derrière la résolution se sont donc prononcés pour son maintien. Ils n’ont pas été les seuls à trouver les engagements de Total très insuffisants puisque des actionnaires réunissant 26,06% des droits de vote ont voté pour ou se sont abstenus le 29 mai.

Cette résolution doit marquer un tournant historique et le début d’une pression croissante sur Total.
Les actionnaires qui ont voté contre, privilégiant le court-termisme et tombant dans des réflexes grégaires de protection de clan, doivent immédiatement revoir leur position ou se tenir prêts à être jugés par l’Histoire.

Total ne vise pas la neutralité carbone
au niveau mondial

Son ambition de neutralité carbone au niveau mondial ne concerne que 10.5% de ses émissions de gaz à effet de serre. Elle concerne uniquement les émissions provenant directement de ses installations (scope 1 et 2) et non celles provenant de l’utilisation des produits énergétiques vendus (scope 3), Total ne s’engage que sur 42 MtCO2 et choisit d’ignorer 400 MtCO2.

Dans sa convocation à l’Assemblée Générale du 29 mai, Total critique la résolution qui intègre le scope 3 sous prétexte qu’elle “rend l’entreprise responsable” des émissions des produits vendus. Cette argumentation est faussée, l’offre d’énergie a des conséquences majeures et tient d’un choix de l’entreprise, qui est donc bien responsable. Total reconnaît d’ailleurs implicitement sa responsabilité sur le scope 3 en annonçant une ambition de neutralité carbone dessus en Europe.

En ne s’engageant sur le scope 3 qu’en Europe, Total ne fait que s’engager à respecter les législations nationales et européennes et s’adapter aux évolutions de marché. Déjà actif dans 130 pays, ses émissions scope 3 sont amenées à croître hors Europe. En refusant de décarboner son scope 3 partout dans le monde, Total freine voire bloque l’adoption de “politiques publiques” pro-climat.

Total vise toujours
l’expansion des énergies fossiles

Loin de viser zéro émission en 2050, Total ne vise qu’une diminution de 60% de l’intensité carbone de ses produits. Cette métrique permet à l’entreprise d’augmenter sa production absolue d’énergies fossiles et d’ouvrir de nouveaux projets pourtant incompatibles avec le budget carbone mondial. Total prévoit ainsi d’augmenter sa production d’énergies fossiles de 12% entre 2018 à 2030.

La seule condition pour baisser l’intensité carbone de ses produits est de développer plus rapidement des énergies relativement moins carbonées que celles produites antérieurement. Elle n’induit pas une réduction absolue de ses émissions de gaz à effet de serre. Au contraire, ces dernières années les émissions de Total ont augmenté alors que l’intensité carbone de ses produits diminuait.

L’atteinte de la neutralité carbone en 2050 implique l’adoption d’objectifs intermédiaires. Or, ceux pris par Total ne sont ni nouveaux ni suffisants pour permettre un alignement du groupe avec une trajectoire 1,5-2°C. D’après le GIEC, nous devons réduire de 50% les émissions au niveau mondial d’ici 2030, quand Total a rappelé son objectif de diminuer de 15% l’intensité carbone de ses produits d’ici cette date.

Total se fragilise en maintenant
son capex dans les énergies fossiles

Selon les engagements de Total, 90% de son CAPEX restera consacré aux énergies fossiles sur les prochaines années et encore 80% en 2030. Avant la crise du Covid, l’entreprise prévoyait de creuser 25 nouveaux puits pour accroître sa production de 5% par an de 2017 à 2022.

Cette politique à contre-courant d’une plus grande régulation climatique est source de risques pour l’entreprise et ses actionnaires. 67% du CAPEX de l’entreprise serait à risque dans le cadre du scénario d’alignement sur l’accord de Paris de l’AIE.

En savoir plus sur Total

Une résolution historique

Le 29 mai, lors de l’AG de Total, 16,8% des actionnaires du groupe pétrolier ont voté en faveur de la première résolution climat jamais déposée en France et 11,2% se sont abstenus. 83,2% ont voté contre, refusant de briser la tragédie de l’horizon et l’omerta qui entoure Total. Leur court-termisme les empêche aussi d’assurer la résilience du groupe face aux risques climatiques croissants, que ces derniers viennent des régulations publiques, des crises sanitaires et chocs économiques comme ceux que nous traversons aujourd’hui, ou des évolutions de marché inéluctables en faveur des énergies renouvelables.

En s’opposant au changement à Total, les actionnaires mettent en péril leurs propres retours sur investissement. Depuis des années le cours de Total ne progresse plus et les généreux dividendes, seule rémunération des actionnaires, sont aujourd’hui fortement remis en question. Les investisseurs ne pourront protéger leur capital sur le long terme qu’en forçant l’entreprise à faire des choix stratégiques dès aujourd’hui pour devancer ses concurrents et non subir les transformations à venir.

Si la résolution a été soutenue à 16,8% face à 83,2% de votes contre, il n’y aura pas de marche en arrière et Total n’a pas d’autre choix que de revoir son ambition climat s’il veut éviter une nouvelle résolution encore plus soutenue l’année prochaine.

L’Histoire se souviendra des 11 investisseurs, dont 8 français, qui ont décidé de briser les relations incestueuses entre membres du CAC40 et de co-déposer la résolution. Il s’agit d’Actiam, Candriam, Crédit Mutuel Asset Management et les Assurances du Crédit Mutuel, Ecofi Investissements, Edmond de Rothschild, Friends Provident Foundation, Fédéral Finance Gestion, La Banque Postale Asset Management, Meeschaert AM, Sycomore Asset Management. L’Histoire se souviendra aussi des 15% qui ont soutenu la résolution le 29 mai, par exemple les fonds de pension britannique et australien Nest, AustralianSuper Pty et First State Super.

Les autres actionnaires et partenaires financiers de Total doivent rejoindre leurs efforts ou se tenir prêt à être jugés par l’Histoire pour leur échec à agir maintenant et pousser le plus gros pollueur du CAC40 vers la sortie des énergies fossiles.

La résolution climat ne doit être que le début

A noter qu’un groupe de 25 investisseurs gérant collectivement 10000 milliards de dollars ont publié une déclaration commune demandant à Total de revoir à la hausse ses engagements. Ils demandent au groupe pétrolier d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 sur l’ensemble des émissions du groupe, y compris sur les postes d’émissions liées à la consommation de ses produits et sur lesquels Total refuse de s’engager. Parmi ces signataires se trouvent Amundi, AXA, BNP Paribas et encore l’ERAFP.

Il faut saluer leur initiative mais rappeler que ce type de déclaration peu engageante ne peut pas remplacer des actes forts comme voter la résolution climat déposée le 29 mai. De plus, si les 25 investisseurs appellent Total à prendre un engagement aligné avec une trajectoire 1,5°C à l’horizon 2050, ils ne demandent rien au groupe pétrolier sur le court et moyen terme. Or, la neutralité carbone demande d’agir maintenant en infléchissant rapidement les émissions absolues du groupe.

Si les votes en Assemblée générale sont confidentiels, un nombre croissant d’investisseurs, dont font partie AXA ou Amundi publient leur registre de vote. Il faudra donc attendre la publication de leurs votes pour savoir s’ils ont agit en cohérence en prenant part aux deux initiatives ou s’ils s’en tiennent aux déclarations de principe tout en repoussant voire bloquant les efforts et changements immédiats.

Au-delà de ces 25 investisseurs, l’ensemble des actionnaires du groupe doivent poursuivre leur engagement auprès de Total et appeler le groupe pétrolier à adopter une feuille de route détaillée pour sortir des énergies fossiles et aligner ses activités sur l’objectif de 1,5°C.

Leur engagement doit être fondé sur des demandes claires et limitées dans le temps. Si Total ne répond par à ces demandes, le groupe pétrolier doit être exclu de tous services financiers.

Nos demandes détaillées sur l’engagement