CHARBON: ON FAIT LES COMPTES

Au moins 43 institutions financières françaises, regroupées dans 28 groupes, ont désormais des politiques limitant leurs services financiers au secteur du charbon thermique. Cela concerne la majorité des acteurs financiers de taille significative :

  • Toutes les banques commerciales à l’exception de la banque d’affaire Rothschild & Co, spécialisée dans les procédures de fusions-acquisitions;
  • Les deux assureurs et réassureurs actifs dans le secteur du charbon;
  • Au moins 38 investisseurs dont 16 des 18 investisseurs français listés dans le classement des 500 plus gros gestionnaires d’actifs dans le monde de Willis Towers Watson.

Cependant, au-delà de la quantité se trouve l’enjeu de la qualité. L’impact des politiques adoptées sur l’industrie du charbon et le nombre de projets charbon en opération et en construction est fonction de deux choses: d’une part l’exposition de l’acteur financier au secteur du charbon et d’autre part les critères adoptés dans une politique afin de définir quels services financiers doivent être maintenus, avec ou sans condition.

Or, l’analyse des politiques adoptées montre que toutes ne se valent pas.

À ce jour, seuls 10 groupes financiers français ont adopté une politique assortie d’une stratégie globale efficace pour soutenir la sortie du charbon dans les délais impartis pour tenir l’objectif de 1,5°C. Il s’agit de Crédit Agricole, La Banque Postale Asset Management, AXA, Crédit Mutuel, AG2R La Mondiale, SCOR sur sa partie investissements, MACIF, OFI Asset Management, Meeschaert et CNP Assurances.

Coal Policy Tool

Les acteurs à la traîne

Si le nombre de 43 politiques sur le charbon peut impressionner, il apparaît bien petit face aux centaines de membres que compte la place financière de Paris. Parmi les plus gros sans politiques globales figurent La Française AM et ODDO BHF AM. Les 2 investisseurs français suivants, tous listés dans le classement des 500 plus gros gestionnaires d’actifs dans le monde de Willis Towers Watson:

Si Rothschild & Co s’est récemment doté d’une politique d’investissement sur le secteur et a annoncé qu’elle ne fournirait plus de mandat de conseil pour les nouveaux projets charbon, aucune mesure n’a été prise sur son implication dans des procédures d’achat et de vente d’actifs charbon existants. La banque d’affaires s’est illustrée à plusieurs reprises ces dernières années en aidant des entreprises comme Engie à se débarrasser de leurs centrales à charbon au lieu de les fermer. La dernière transaction controversée est la vente par Uniper de ses deux centrales à charbon en France au magnat tchèque Daniel Kretinsky et à sa société EPH. La banque était également impliquée dans la vente d’actifs par Adani afin de lever des capitaux pour la mine géante de Carmichael en Australie et dont elle s’est finalement retirée sous pression de la société civile.

Des Politiques Révisées (Qu’)à La Marge

L’état des lieux des politiques adoptées par les acteurs financiers français est particulièrement inquiétant lorsque remis dans le temps long. Les acteurs financiers français ont commencé à adopter des politiques d’exclusion couvrant tout le secteur du charbon en 2015. De plus, 11 acteurs financiers français ont revu une ou plusieurs fois leurs politiques afin d’y intégrer de nouveaux critères ou de renforcer les critères existants : 2 politiques ont été mises à jour en 2016, 3 en 2017, 4 en 2018 et 8 en 2019.

Les banques françaises BNP Paribas, Crédit Agricole, Société Générale et Natixis ont toutes revu leurs politiques, avec au total 6 révisions entre 2015 et 2019. Mais ces multiples révisions ne les ont pas empêché de verser plus de 18 milliards de dollars aux entreprises qui prévoient de nouvelles centrales au charbon entre 2017 et septembre 2019.

Il Est Urgent d’Accélérer

Le 2 juillet dernier, la place financière de Paris, à travers les fédérations professionnelles, s’engageait à ce que ses membres – banques, assureurs et investisseurs – se dotent d’ici mi-2020 d’une stratégie de désengagement global du secteur du charbon. L’objectif final signalé dans leur communication : contribuer à l’atteinte de la neutralité carbone à l’horizon 2050.

Cependant, cet engagement n’est pas contraignant et aucun mécanisme de sanction n’a été mis en place. Il faut donc s’attendre à ce que de nombreux plans de sortie ne soient pas alignés avec l’objectif de limiter le réchauffement à 1,5°C maximum, et même à ce que de nombreux acteurs n’y donnent pas suite.

A deux mois de l’échéance annoncée, seuls 8 acteurs ont répondu présents et adopté une politique efficace pour soutenir la sortie du charbon dans les délais impartis pour tenir l’objectif de 1,5°C. D’autres ont indiqué être en train de travailler à une politique. La crise du coronavirus risque de ralentir leurs travaux. Cependant, un report de l’échéance de mi-2020 au-delà de 2020 n’est pas justifiable.

La crise du coronavirus a éclaté en mars, soit 8 mois après l’engagement de la place financière de Paris et n’a pas les mêmes impacts sur tous les services des acteurs financiers. De plus, l’incompatibilité de toute nouvelle mine et centrale à charbon avec les objectifs de l’Accord de Paris et la nécessité d’engager la sortie du secteur sont connues et martelées par les instances politiques et scientifiques internationales depuis avant 2015. Depuis, les scientifiques ne font que préciser la rapidité et l’amplitude des efforts à effectuer ainsi que les dates auxquelles les pays doivent avoir arrêté de produire de l’électricité à partir du charbon.

Leur effroyable lenteur à se doter de politiques de sortie uniquement sur le charbon démontre le besoin de réglementation, pour ne pas inciter mais bien forcer les acteurs financiers à ne plus accorder de services financiers incompatibles avec une trajectoire 1,5°C.

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