Le choix de la BCE : protéger la transition énergétique ou répéter les erreurs du passé

Alors que la Banque centrale européenne (BCE) est confrontée à une inflation provoquée par la guerre contre l’Iran, la question se pose de savoir si une hausse des taux d’intérêt constituerait une réponse adaptée. Si augmenter les taux peut sembler séduisant pour la BCE, cela aurait des conséquences négatives. Une hausse indiscriminée des taux découragerait les investissements dans la transition énergétique, contribuant ainsi à perpétuer la dépendance de l’Europe aux énergies fossiles, qui est au cœur de l’instabilité actuelle des prix. La BCE devrait plutôt s’attaquer à l’origine du problème et soutenir les investissements dans la transition énergétique.

La guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran perturbe les prix des énergies fossiles à l’échelle mondiale et ravive les craintes d’une inflation élevée, comme après l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Au vu des impacts à long terme qui se dessinent (1), la BCE commencera probablement à augmenter ses taux d’intérêt dans les prochains mois, peut-être dès le 30 avril (2), lors de la prochaine réunion du Conseil des gouverneurs. Cependant, la BCE devrait d’abord s’interroger sur quelles politiques contribueraient réellement à la stabilité des prix à moyen et long terme.

Réduire la dépendance aux énergies fossiles contribue à la stabilité des prix

La guerre contre l’Iran a provoqué une instabilité des prix principalement en raison de son impact sur les prix du pétrole et du gaz (qui affectent à leur tour les prix dans de nombreux secteurs). Dans les premiers jours qui ont suivis le début le début du conflit, les prix du pétrole ont augmenté de 8 % et ceux du gaz européen de 20 % (3). La forte hausse des prix des énergies fossiles alimente désormais l’inflation. Dans la zone euro, elle a porté l’inflation annuelle à 2,6 % à la fin mars, contre 1,9 % en février (3).

Il s’agit là du dernier exemple de l’exposition de l’Europe aux chocs des prix de l’énergie, du fait de sa dépendance aux énergies fossiles. C’est pourquoi réduire notre consommation d’énergies fossiles est aussi essentielle pour la stabilité des prix que pour la lutte contre le changement climatique. En réduisant sa dépendance aux énergies fossiles, l’Europe deviendrait moins vulnérable aux chocs énergétiques.

Dans l’Union européenne, les pays qui dépendent moins de la production d’électricité à partir de gaz, comme l’Espagne, sont moins exposés à la hausse des prix de l’électricité (5). Le déploiement des énergies renouvelables pour remplacer les énergies fossiles en Europe devrait donc être une priorité absolue, y compris pour les banques centrales.

Des taux plus élevés freineraient le déploiement des énergies renouvelables

Face au choc des prix des énergies fossiles, la BCE envisage de relever ses taux d’intérêt pour freiner l’inflation. Mais cela risque d’avoir de graves conséquences. Des taux plus élevés signifient un coût d’emprunt plus élevé, ce qui rendra la transition énergétique plus coûteuse et la retardera. Lors de la précédente crise énergétique, les entreprises et associations du secteur des énergies renouvelables ont tiré la sonnette d’alarme sur les coûts supplémentaires induits par la hausse des taux et son impact sur la transition énergétique (6).

Leurs inquiétudes étaient fondées : une nouvelle recherche démontre que la décision de la BCE d’augmenter les taux d’intérêt entraine une réduction des nouvelles installations éoliennes et photovoltaïque (7). En revanche, les énergies fossiles ne sont pas affectées de la même manière par ces hausses de taux, notamment en raison de leur structure de coûts, caractérisée par des coûts d’exploitation et de maintenance plus élevés que les renouvelables, mais des investissements initiaux plus faibles. La hausse des taux d’intérêt n’est pas neutre : elle affecte de manière disproportionnée les énergies renouvelables par rapport aux énergies fossiles.

En augmentant les taux d’intérêt, la BCE contribue ainsi à perpétuer la dépendance de l’Union européenne aux énergies fossiles et, à terme, à l’instabilité des prix.

La BCE devrait protéger la transition énergétique contre la hausse des taux

Il existe une solution pour protéger les investissements nécessaires à la transition énergétique des effets de taux d’intérêt élevés. La BCE pourrait lancer des opérations ciblées de refinancement à plus long terme (targeted longer term refinancing operations TLTRO). Les TLTRO ont été conçues pour offrir aux banques des taux d’intérêt plus bas à condition qu’elles respectent certains critères de prêt. Cet instrument pourrait être réorienté pour proposer des taux plus faibles uniquement pour les financements contribuant à la transition énergétique, tels que le déploiement des énergies renouvelables, l’électrification et la modernisation des réseaux électrique (8).

Des TLTRO « verts » pourraient compenser l’effet négatif de taux d’intérêt élevés sur la transition énergétique et contribuer à réduire la dépendance de l’Union européenne aux énergies fossiles. Des opérations de refinancement vertes ont déjà été mises en place par d’autres banques centrales — en Chine, au Japon, en Malaisie et en Hongrie (9) — et ont déjà été envisagées par la BCE (10).

La présidente de la BCE, Christine Lagarde (11), et le membre du directoire Frank Elderson (12) ont appelé à mettre fin à la dépendance aux énergies fossiles au nom de la stabilité des prix. Cependant, ils semblent avoir négligé le rôle qu’ils jouent eux-mêmes dans cette situation. Si la politique monétaire se durcit, cela signifie moins d’investissements pour la transition énergétique et un impact disproportionné sur le déploiement des énergies renouvelables, perpétuant ainsi la dépendance de l’Europe aux énergies fossiles.

La BCE doit réfléchir attentivement à sa politique monétaire et aux conséquences involontaires des ajustements de ses taux directeurs. Si elle est réellement attachée à une transition énergétique compatible avec son mandat de stabilité des prix, elle devrait envisager des instruments tels que des opérations de refinancement vertes pour soutenir cette transition, en particulier en période d’inflation élevée. La BCE dispose des outils nécessaires pour éviter de répéter les erreurs du passé. Les utilisera-t-elle ?

Notes :

  1. Comme EMBER le souligne la guerre en Iran a réduit drastiquement l’offre de pétrole et un retour rapide à la normal est peu probable, notamment en raison des dommages matériels infligés aux infrastructures. 
  2. D’après un article du 13 avril, les marches estiment que la probabilité d’une hausse des taux en avril est de 45% et considèrent qu’une hausse est très probable en 2026. Cela fait écho aux propos de la Présidente de la BCE, Christine Lagarde, qui s’est dit prête à augmenter les taux si nécessaire. 
  3. Eurostat, Annual inflation up to 2.6% in the euro area, 16 avril 2026. 
  4. Tagliapietra, S. How will the Iran conflict hit European energy markets? 2 mars 2026. 
  5. Rosslowe, C. et Petrovich, B. Latest energy shock reminds Europe of its risky gas reliance, 13 mars 2026.  
  6. Bianchi, R., Verbeek, W. and Bender, T. Impact of rising interest rates on sustainable projects, mai 2023. 
  7. Serebriakova, A., Polzin, F. et Sanders, M. Monetary policy and energy installation: Implications for the European green transition, mars 2026. 
  8. Jourdan, S. In everyone’s interest: how the ECB can support the energy transition with green interest rates, décembre 2025. 
  9. Un tour d’horizon des programmes d’opération de refinancement verts en application peut être trouve en annexe du rapport du NGFS intitulé Greening Monetary Policy Operations: Exploring Additional Options (janvier 2026). 
  10. Caswell, G. Lagarde seeks ECB green targeted lending, 10 juin 2022. 
  11. Lagarde, C. Europe’s road to renewables, 21 octobre 2025.  
  12. Elderson, F. Europe’s fossil fuel dependence poses risks to price stability, 7 avril 2026. 

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2026-04-27T14:38:08+02:00