Eviter une plus grande dépendance au GNL
Le gaz naturel liquéfié (GNL) occupe le devant de la scène ces dernières années. À la suite de l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022 et de la hausse des prix du gaz qui l’a accompagnée, ce combustible fossile a été présenté par l’industrie pétrolière et gazière comme la principale solution pour poursuivre l’approvisionnement en gaz tout en répondant à l’impératif de sécurité énergétique. Le marché du GNL s’apprête désormais à connaître sa plus importante vague d’approvisionnement d’ici 2030. L’offre mondiale de GNL, portée par la construction de nouveaux projets de terminaux, devrait augmenter de près de 50 %.
Si ces terminaux voient le jour, ils anéantiront tout espoir de limiter l’augmentation de la température planétaire à 1,5°.Le GNL est constitué en grande partie de méthane, un gaz à effet de serre extrêmement puissant — environ 80 fois plus puissant que le CO₂ sur une période de 20 ans —, soit précisément la période critique durant laquelle le monde atteindra ou dépassera 1,5°C si les émissions ne diminuent pas rapidement. De plus, les projets de terminaux de GNL ont des conséquences dévastatrices pour les communautés et les écosystèmes.
Un nombre conséquent de projets de terminaux de GNL ne pourraient voir le jour sans le soutien des institutions financières. Les banques et les investisseurs doivent immédiatement adopter des politiques d’exclusion robustes pour mettre fin à leur soutien financier aux développeurs de GNL et aux nouveaux projets de GNL.
Le GNL, une fausse solution aux conséquences dramatiques
S’ils voient le jour, les 63 projets de terminaux d’exportation prévus pourraient contribuer à l’émission de plus de
de dioxyde de carbone équivalent (CO2e) d’ici 2030.
D’ici 2030, les développeurs de GNL prévoient 156 nouveaux projets de terminaux de GNL (93 projets de terminaux d’importation et 63 projets de terminaux d’exportation) qui risquent d’enfermer le monde dans une dépendance de long terme aux énergies fossiles. S’ils voient le jour, les 63 projets de terminaux d’exportation prévus pourraient contribuer à l’émission de plus de 10 gigatonnes (Gt) de dioxyde de carbone équivalent (CO2e) d’ici 2030, selon notre analyse. Ce chiffre inclut plus de 150 millions de tonnes (Mt) de fuites de méthane d’ici 2030. Ces impacts climatiques sont légèrement inférieurs à ceux de l’ensemble des centrales à charbon en activité dans le monde, dont les émissions annuelles s’élèvent à 12 Gt de CO2e.
Le processus de liquéfaction est très énergivore, consommant environ 10 % du gaz fossile traité. D’autres étapes du processus contribuent également à l’empreinte carbone du GNL, des émissions de gaz à effet de serre survenant aussi lors du transport, du stockage, de la regazéification et de l’utilisation finale.
Un autre aspect significatif du traitement du GNL est le niveau élevé d’émissions de méthane (CH4) associées. Le GNL est composé de méthane, un gaz à effet de serre plus de 80 fois plus puissant que le CO2 sur 20 ans. Des rejets de méthane ont lieu tout au long de la chaîne de valeur du GNL. Bien que le GNL soit souvent présenté comme une alternative au charbon, ces fuites annulent les « bénéfices climatiques » du gaz fossile vantés par l’industrie.
L’expansion du GNL alimente la croissance du gaz fossile, tant en amont qu’en aval. Les terminaux d’importation sont souvent développés parallèlement à de nouvelles centrales électriques au gaz — par exemple en Europe et en Thaïlande — tandis que les capacités d’exportation de GNL stimulent le développement de nouveaux gisements de gaz. Reclaim Finance a recensé 46 projets de gisements de gaz à court terme (en phase d’évaluation ou de développement) directement liés à des terminaux de GNL, représentant plus de 51 milliards de barils équivalent pétrole de ressources gazières. L’expansion du GNL mène ainsi le secteur énergétique vers une dépendance de long terme au gaz fossile.
Cependant, le pic prévu de la demande de gaz d’ici 2030 et la montée en puissance des énergies renouvelables et de l’électrification pourraient faire des nouveaux investissements dans le pétrole et le gaz des actifs obsolètes dans un avenir proche. Les terminaux récemment construits pourraient ainsi devenir des actifs échoués dans les régions importatrices si les objectifs climatiques sont atteints, ainsi que dans les pays exportateurs, notamment le Canada et l’Australie.
Les coûts humains et environnementaux du GNL
Les terminaux de GNL portent atteinte aux moyens de subsistance locaux – notamment la pêche -, exercent une pression considérable sur les ressources en eau et bafouent fréquemment les droits des communautés et des peuples autochtones. La promesse de création d’emplois locaux reste, dans de nombreux cas, lettre morte. L’expansion du GNL entraîne également des problèmes de santé publique et une pollution qui affecte les populations riveraines.
Elle contribue par ailleurs à la destruction de la biodiversité. Les infrastructures et l’intensification du trafic maritime génèrent une pollution de l’eau, de l’air et du bruit, menacent la faune marine et dégradent les habitats naturels par le dragage, la pollution thermique et les déversements.
Les banques et les investisseurs injectent des milliards dans l’expansion du GNL
milliards d’euros accordés à l’expansion du GNL par 400 banques dans le monde entre 2021 et 2023.
milliards de dollars d’exposition aux plus grands développeurs de GNL pour leur expansion GNL par les 400 investisseurs les plus exposés en mai 2024.
Selon l’analyse de Reclaim Finance, les 400 plus grandes banques soutenant l’expansion du GNL ont fourni 213 milliards de dollars aux développeurs de GNL et à leurs nouveaux projets entre 2021 et 2023. Les 400 investisseurs que nous avons évalués – en continuant à soutenir les développeurs de GNL sans exiger la fin de son expansion – portent une part de responsabilité dans le boom du GNL à travers leurs 252 milliards de dollars d’exposition à l’expansion du GNL en mai 2024.
Les banques américaines sont en première ligne de ce soutien : elles sont responsables de 24 % du financement global alloué au développement du GNL (JP Morgan, Bank of America et Citi figurent ainsi parmi les 10 premières banques). Les banques japonaises les suivent avec 14 % du total, Mitsubishi UFJ Financial Group occupant la première place du classement, et Mizuho et SMBC figurant parmi les cinq premières banques mondiales pour les financements qu’elles ont octroyé à l’expansion du GNL entre 2021 et 2023, suivies par les banques chinoises et canadiennes.
Les banques françaises, espagnoles, britanniques, allemandes, italiennes, néerlandaises et suisses ont collectivement contribué à 27 % du financement global au récent boom du GNL. Plusieurs banques européennes telles que Santander, ING, Crédit Agricole, Deutsche Bank, HSBC, Intesa Sanpaolo et BPCE figurent parmi les 30 premières banques mondiales en termes de soutien à l’expansion du GNL entre 2021 et 2023.
En mai 2024, les investisseurs américains représentaient 71 % des investissements dans l’expansion du GNL, BlackRock, Vanguard et State Street étant en tête. Les investisseurs canadiens les suivent, mais à une distance considérable, détenant 6 % de l’exposition totale des investisseurs.
Le soutien des banques à l’expansion du GNL s’intensifie : les financements octroyés ont ainsi augmenté de 25 % entre 2021 et 2023. Pas moins de 1 453 transactions ont été réalisées entre les banques et les développeurs de GNL pour soutenir l’expansion du GNL en 2023 seulement, contredisant directement le scénario NZE et sa conclusion, pourtant claire et répétée, selon laquelle aucune nouvelle infrastructure d’exportation de GNL n’est nécessaire.
Et il n’y a aucun signe de tarissement du soutien des banques et des investisseurs au secteur du GNL dans un avenir proche. De fait, bien que 26 des 30 premières banques et 14 des 30 plus grands investisseurs soutenant l’expansion du GNL aient promis d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, aucun d’entre eux n’a adopté d’engagement visant à mettre fin à tous les services financiers liés au GNL. Seuls sept acteurs parmi les 30 premières banques et 30 premiers investisseurs abordent le GNL dans leurs politiques sectorielles, et aucun d’entre eux ne le fait efficacement. Les sept banques qui ont adopté des restrictions sur le GNL sont toutes européennes : ING, Barclays, BNP Paribas, BPCE, Crédit Agricole, HSBC et Société Générale. Aucune de ces politiques ne couvre le financement des entreprises, elles ne concernent que le financement des projets de terminaux d’exportation de GNL, et de façon insuffisante, ne permettant pas de réellement infléchir le soutien des banques à l’expansion du GNL.
Les 30 banques qui soutiennent le plus l’expansion du GNL (montants totaux alloués à l’expansion du GNL entre 2021 et 2023, en millions de dollars)
Les institutions financières doivent cesser de soutenir les développeurs de GNL
Un nombre important de projets de terminaux de GNL ne pourraient voir le jour sans le soutien des institutions financières. Les banques et les investisseurs doivent immédiatement adopter des politiques d’exclusion robustes pour mettre fin à leur soutien financier aux entreprises qui ont des plans d’expansion dans le GNL et à leurs nouveaux projets.
Reclaim Finance appelle les banques à adopter des politiques solides pour :
- Mettre fin aux services financiers pour les nouveaux projets de GNL.
- Mettre fin aux services financiers pour les développeurs de terminaux GNL.
Reclaim Finance appelle les investisseurs à adopter des politiques robustes qui :
- Exigent des entreprises de GNL dans leurs portefeuilles qu’elles arrêtent immédiatement l’expansion du GNL.
- Mettent un terme aux nouveaux investissements dans les entreprises développant de nouveaux terminaux d’exportation de GNL, et qui orientent l’utilisation des participations existantes vers la mobilisation des entreprises et le vote contre les sujets stratégiques proposés par la direction (par exemple, la réélection des administrateurs, la rémunération, et les états financiers).