En juin dernier, la Caisse Centrale de Réassurance (CCR) s’est engagée à cesser ses nouveaux investissements dans les entreprises développant de nouveaux projets de pétrole et de gaz. Une mesure de prévention qui acte une décision logique : ne plus financer des entreprises alimentant les risques climatiques qu’il réassure. Alors que la CCR est le seul réassureur public en Europe à avoir pris une telle décision, Reclaim Finance appellent les autres grands réassureurs publics européens (1), notamment Flood Re (UK), le Consorcio de Compensación de Seguros – CCS (ES) et SACE (IT) à suivre cette voie. Au-delà de leurs politiques d’investissements, ces réassureurs disposent également d’autres outils pour transformer les pratiques de leurs partenaires et de leurs clients assureurs.
Le secteur de l’assurance considère le changement climatique comme la plus grande menace pour la société (2). Face à l’augmentation continue de la fréquence et de l’intensité des événements climatiques extrêmes, assureurs (3) et réassureurs (4) demandent à ce que des mesures de prévention soient mises en œuvre afin de préserver l’assurabilité des risques climatiques.
Manquer l’objectif de limitation du réchauffement planétaire à 1,5°C, un danger pour préserver l’assurabilité des risques climatiques
D’après les Nations Unies, il est très probable que l’objectif de limitation du réchauffement planétaire à 1,5°C d’ici à 2100 par rapport à l’ère pré-industrielle ne soit pas atteint (5). Tous les efforts doivent maintenant être faits pour éviter chaque fraction de degré de réchauffement supplémentaire et ainsi éviter de nouveaux points de bascule irréversibles (6) aux conséquences majeures pour la société et le secteur de l’assurance.
Certaines voix du secteur de l’assurance alertent depuis de nombreuses années : en 2025, Gunther Thallinger, ancien administrateur du groupe Allianz, a rappelé que les risques engendrés par un monde plus chaud de 3°C ne seraient plus transférables au secteur de l’assurance (7). Dix ans plus tôt, Henri de Castries, directeur général du groupe AXA partageait déjà ce constat (8).
L’expansion fossile, une menace pour limiter le réchauffement planétaire au plus près des 1,5°C
L’Agence internationale de l’énergie (AIE) publie depuis 2021 (9) le scénario de neutralité carbone à 2050 (scénario NZE) pour le secteur de l’énergie afin d’atteindre la neutralité carbone en 2050, étape déterminante pour espérer tenir l’objectif de limitation du réchauffement planétaire au plus proche des 1,5°C d’ici à 2100.
L’AIE est claire : la neutralité carbone implique une baisse drastique de la production de charbon (-92 %), de pétrole (- 78 %) et de gaz (- 75 %) à horizon 2050 par rapport aux niveaux actuels (10). Le NZE projette notamment l’arrêt du développement de nouvelles mines et centrales charbon mais aussi de nouveaux champs de pétrole et de gaz approuvés après 2021. Lors des dernières mises à jour du NZE, l’AIE a également indiqué que l’importante baisse de la production de gaz naturel projetée dans ce scénario signifiait qu’un très grand nombre des terminaux de GNL actuellement en construction ou en phase de planification n’étaient pas nécessaires (11).
Devant ces projections, les réassureurs publics dont la mission consiste à préserver l’assurabilité des risques climatiques doivent tout mettre en œuvre pour lutter contre l’expansion fossile qui menace les objectifs de limitation du réchauffement planétaire ainsi que leur mandat.
Financer l’expansion fossile, une pratique contraire à la prévention des risques climatiques
Les réassureurs publics comme Flood Re ou la CCR déploient depuis plusieurs années des mesures de prévention en tant que réassureurs (12) et investisseurs (13) afin de limiter les coûts futurs des sinistres climatiques qu’ils réassurent.
Ces efforts sont nécessaires mais insuffisants tant qu’ils ne seront pas suivis d’une politique d’investissements cohérente les empêchant de financer des entreprises responsables de l’expansion des énergies fossiles sur l’ensemble de la chaîne de valeur (14) :
- Charbon thermique : nouvelles mines, centrales et infrastructures dédiées
- Charbon métallurgique : nouvelles mines
- Pétrole et gaz : nouveaux champs, oléoducs, gazoducs, terminaux d’importation et d’exportation de gaz naturel liquéfié (GNL), nouvelles centrales à gaz ou au fioul
Parmi les quatre réassureurs publics évoqués dans cet article, seule la CCR s’est engagée à cesser ses nouveaux investissements directs, notamment en obligations, dans les entreprises développant de nouveaux projets de charbon thermique mais aussi de pétrole et de gaz.
Une mesure de prévention nécessaire pour ne plus financer ces entreprises à travers l’achat de leurs futures obligations alors même que les obligations représentent entre 70 % et 97 % du portefeuille d’actifs financiers de ces réassureurs publics.
Actifs financiers détenus par quatre réassureurs publics européens
| Réassureur public | Portefeuille d’actifs financiers – en mds €) | Part détenu en obligations (en %) |
|---|---|---|
| CCR | 11,4 | 69,0% |
| CCS | 10,4 | 78,8% |
| SACE | 2,9 | 96,8% |
| Flood Re* | 1,2 | 89,0% |
*Les règles d’allocation d’actifs définies pour Flood Re (e.g. duration, niveau de risques) limitent son exposition obligataire à des obligations d’Etat. Cependant, Flood Re plaide depuis plusieurs années pour investir dans des actifs plus risqués dont des obligations d’entreprises. Flood Re pourrait alors faire de nouveaux investissements dans des entreprises développant de nouveaux projets d’énergies fossiles.
Une fois cet engagement pris, il sera nécessaire d’aller plus loin en exigeant de certains de leurs partenaires, sociétés de gestion et clients (cédantes), le respect de certaines règles. la signature de certains contrats avec les sociétés de gestion et leurs clients assureurs (les cédantes) au respect de ces nouvelles règles.
Utiliser de nouveaux leviers pour exiger un changement de pratiques de leurs partenaires et clients
En tant que garant de l’assurabilité des risques climatiques, ces réassureurs se doivent d’être plus regardant sur les pratiques de leurs partenaires. Ils devraient notamment exiger des sociétés de gestion, à qui ils délèguent une partie de leurs investissements, des politiques d’investissement alignées sur les leurs en matière d’expansion fossile, et refuser d’attribuer des mandats aux sociétés de gestion qui ne respecteraient pas ces attentes.
A ce jour, aucun réassureur public n’a pris une telle mesure comme en atteste le récent mandat de gestion obligataire de Flood Re obtenu par le gestionnaire écossais Aberdeen (15) ou encore le mandat en actifs non cotés de la CCR obtenu par Amundi (16). Ces deux gestionnaires continuent pourtant d’investir dans des entreprises développant de nouveaux projets d’énergies fossiles, notamment de pétrole, de gaz et de GNL, et de les soutenir par leurs votes aux assemblées générales.
Les réassureurs publics signent également des contrats avec des assureurs (traités de réassurance) qui soutiennent encore le développement des énergies fossiles. Ils acceptent de réassurer une partie des risques climatiques extrêmes auxquels sont exposés leurs clients assureurs alors que ces clients alimentent eux-mêmes ces risques. Un paradoxe auquel les réassureurs publics peuvent mettre fin en intégrant des incitations financières voire des conditions strictes d’accès à leurs contrats de réassurance.
La CCR a été le premier réassureur public en Europe engagé à ne plus financer les entreprises développant de nouveaux projets de pétrole et de gaz sur l’ensemble de la chaîne de valeur. Une tel engagement doit désormais inspirer d’autres réassureurs publics comme le CCS en Espagne, Flood Re au Royaume-Uni ou encore SACE en Italie. A l’avenir, ils devront activer des leviers supplémentaires pour faire évoluer les pratiques de leurs parties prenantes, en premier lieu l’influence sur leurs clients et sociétés de gestion.