Comprendre le Ratio de financement à l’énergie (ESFR) et décrypter les publications des banques

Face à la crise climatique, les banques multiplient les annonces mettant en avant leur “stratégie climat”. Un nouvel indicateur gagne du terrain auprès des régulateurs, des investisseurs et des banques elles-mêmes afin de mesurer l’action des banques en matière de transition énergétique : le ratio de financement à l’énergie, ou Energy Supply Financing Ratio (ESFR). En un seul chiffre, il compare les financements d’une banque aux énergies fossiles à ses financements aux alternatives soutenables : ENR (principalement solaire et éolien), réseaux électriques, batteries.

Mais les méthodologies varient fortement d’un établissement à l’autre, ouvrant la porte à des ratios trompeurs quant au soutien réel des banques à la transition énergétique. Ce mémo vise à donner les clés pour comprendre l’importance de l’ESFR et repérer les failles méthodologiques afin de décrypter les annonces des banques et d’en mesurer la portée réelle.

D’OÙ VIENT LE RATIO DE FINANCEMENT À L’ÉNERGIE ?

Présent dans plusieurs publications (World Energy Outlook, Net Zero Roadmap) de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), ce ratio découle du scénario “Net Zero Emissions by 2050” (NZE), qui repose sur deux dynamiques simultanées d’ici 2030, par rapport à 2023 :

  • une baisse de 60% des investissements annuels dans les énergies fossiles, à 400 milliards de dollars ;
  • un doublement des investissements annuels dans les énergies propres (essentiellement l’électricité), à 2500 milliards de dollars.

Combinées, ces deux tendances donnent un ratio de 6:1 d’ici 2030 : pour chaque dollar investi dans les énergies fossiles, six dollars doivent l’être dans l’approvisionnement en énergie (essentiellement électrique) “propre” [1]. L’AIE elle-même précise que ce type de ratio constitue un guide pertinent pour les acteurs financiers souhaitant évaluer leurs portefeuilles de prêts et de participations au regard des objectifs de neutralité carbone.

EN QUOI CE RATIO EST-IL UTILE ?

L’ESFR présente l’intérêt de condenser en un seul chiffre, comparable dans le temps et (en théorie) d’une banque à l’autre, les financements à la transition énergétique. Un ratio qui stagne et qui reste très inférieur à 6:1 révèle qu’une banque continue, dans les faits, à financer bien davantage les fossiles que la transition, quel que soit le discours affiché. Il permet donc de sortir du déclaratif (engagements, intentions, éléments de langage) pour interroger des chiffres vérifiables — à condition d’en comprendre la méthodologie.

Selon les recherches de Reclaim Finance, entre 2021 et 2024, les 65 plus grandes banques mondiales n’ont alloué en moyenne que 42 centimes à l’approvisionnement électrique durable pour chaque dollar alloué aux énergies fossiles – un ratio de 0,42:1, très loin de la trajectoire nécessaire. Le tableau ci-dessous résume les trois indicateurs évalué pour chaque banque :

Indicateur Ce qu’il mesure Où il doit se situer
Tendance fossile La banque réduit-elle assez vite son financement aux énergies fossiles ? Au moins -9%/an,
pour atteindre -60% d’ici 2030
Tendance soutenable La banque augmente-t-elle assez vite son financement à l’approvisionnement électrique soutenable ? Au moins +15%/an,
pour un doublement d’ici 2030
ESFR L’écart entre les deux courbes se rapproche-t-il de 6:1 ? Au moins 6:1 d’ici 2030

COMMENT LES BANQUES S’EN EMPARENT-ELLES ?

La pression des actionnaires a joué un rôle décisif outre-Atlantique. En 2024 et 2025, le New York City Comptroller (NYCC), qui supervise les fonds de pension de la ville, et l’ONG SHARE ont déposé des résolutions lors des assemblées générales des plus grandes banques nord-américaines pour exiger la publication d’un “clean energy supply ratio”. Ces négociations ont abouti à la publication du ratio par les plus grandes banques nord-américaines (JPMorgan Chase, Citi, Scotiabank et RBC), et à un engagement de CIBC. Le NYCC considère que ce ratio est appelé à devenir un reporting standard et un outil clé pour les investisseurs.

En France, trois banques (BNP Paribas, Crédit Agricole et BPCE) ont publié leur ratio et deux d’entre elles ont fixé une cible basée sur ce ratio. Cependant, les méthodologies des trois banques, très similaires, comportent des biais sévères qui vident le ratio de sa substance. En l’état, il est impossible d’évaluer un réel changement dans les activités de financement au secteur de l’approvisionnement en énergie ou un alignement avec une trajectoire de décarbonation par ces banques à travers leur ratio.

LES FAILLES À SURVEILLER : COMMENT REPÉRER UN RATIO PEU CRÉDIBLE

Un ESFR n’est fiable que si sa méthodologie est transparente et robuste. Bien qu’il n’existe pas de standard à l’heure actuelle, Reclaim Finance a identifié plusieurs critères basiques qui permettent de distinguer un ESFR crédible d’une tentative de greenwashing.

Critère Ce qu’il faut vérifier
1. Périmètre de la chaîne de valeur fossile Le calcul couvre-t-il l’extraction, la production, le raffinage, le midstream (dont le GNL) et les centrales à gaz, ou seulement une partie ?
2. Instruments financiers inclus Le ratio couvre-t-il uniquement les crédits, ou aussi les activités de marché de capitaux (émissions obligataires et les actions) ? Ces dernières ont représenté plus de 42% des financements alloués aux énergies fossiles par les 65 principales banques mondiales entre 2021 et 2025 (d’après le rapport Banking on Climate Chaos)
3. Définition du “bas carbone” – Le périmètre “bas-carbone” exclut-il les technologies qui prolongent l’usage des énergies fossiles (hydrogène fossile, capture et stockage du carbone (CCUS)) et la bioénergie ?
– Le gaz est-il bien comptabilisé comme énergie fossile, ou glissé, en tout ou partie, du côté “bas-carbone” ?
4. Secteurs hors périmètre inclus dans le calcul Le périmètre “bas-carbone” intègre-t-il des secteurs sans lien direct avec l’approvisionnement énergétique, des technologies problématiques (comme la bioénergie) ou qui prolongent l’usage des énergies fossiles (CCUS, hydrogène fossile) ?
5. Existence d’une cible chiffrée La banque publie-t-elle seulement son ratio actuel et/ou historique, ou s’engage-t-elle sur une cible datée et alignée sur un scénario crédible ? La transparence, bien que bienvenue, n’est pas suffisante pour garantir un changement des pratiques de la banque.
6. Transparence de la méthodologie La banque publie-t-elle uniquement un chiffre (ou plusieurs) sans explication ou publie-t-elle une méthodologie détaillée et vérifiable ?

QUI PUBLIE QUOI ? PANORAMA DES BANQUES

Actuellement, huit banques publient leur ratio et/ou sa méthodologie, ou se sont engagées à le faire à moyen terme. Un clivage régional se dessine : les banques nord-américaines couvrent en général un périmètre plus large (chaîne de valeur fossile complète, obligations incluses) mais intègrent aussi des technologies liées aux énergies fossiles côté bas-carbone (CCUS, hydrogène fossile) et la bioénergie ; seules des banques françaises publient un ratio avec cible, mais sur un périmètre plus étroit (chaîne de valeur fossile partielle, crédits uniquement) et sans méthodologie publique, à l’exception de Crédit Agricole.

Banque Ratio publié Cible Principales limites
BNP Paribas Oui Oui Crédits uniquement, périmètre pétrole/gaz limité à l’extraction, production et raffinage. Pas de méthodologie publique.
Crédit Agricole Oui Oui Crédits uniquement, périmètre pétrole/gaz limité à l’extraction.
BPCE Oui Non Crédits uniquement, périmètre pétrole/gaz limité à l’extraction, production et raffinage. Pas de méthodologie publique.
Citi Oui Non Le “bas-carbone” inclut des technologies liées aux fossiles (CCUS) ; publie un “ratio alternatif” sans les RCF.
JPMorgan Chase Oui Non Le “bas-carbone” inclut les centrales fossiles équipées de CCUS et l’hydrogène fossile, ainsi que les bornes de recharge électriques alors que les stations-service ne sont pas présentes côté fossile.
RBC Oui Non Le “bas-carbone” inclut une catégorie “décarbonation” qui regroupe des technologies liées aux fossiles (CCUS, hydrogène fossile) et la bioénergie.
Scotiabank Oui Non Publie un “ratio complémentaire” qui reclasse le gaz fossile côté bas-carbone ; inclut des technologies liées aux fossiles (CCUS, hydrogène fossile) et bioénergie.
CIBC Non, méthodologie seule Non Ratio non publié ; Le “bas-carbone” inclut des technologies liées aux fossiles (CCUS et hydrogène fossile) et la bioénergie.

QUELLES QUESTIONS POSER À UNE BANQUE EN PRIORITÉ ?

Afin de mieux appréhender le ratio communiqué par une banque, ces questions permettent de tester sa robustesse :

  • La banque a-t-elle fixé une cible chiffrée et datée, ou se contente-t-elle de publier un ratio actuel sans trajectoire ?
  • La méthodologie complète est-elle publiée et vérifiable, ou seul le chiffre final est-il communiqué ? Si plusieurs chiffres sont publiés, pourquoi ?
  • Quel périmètre de la chaîne de valeur des énergies fossiles est couvert par le ratio (extraction et production seules, ou aussi le midstream – notamment le GNL – et les centrales à gaz) ? Si certaines étapes de la chaîne sont exclues, pourquoi ?
  • Quels instruments financiers sont inclus : les crédits uniquement, ou aussi les obligations, qui représentent une part significative [2] des soutiens aux énergies fossiles ?
  • Comment est défini le périmètre “bas-carbone” ? Notamment :
    • Les énergies fossiles, comme le gaz, ou les technologies qui en prolongent l’usage (CCUS, hydrogène fossile) sont-elles exclues du périmètre “bas-carbone”,
    • Les réseaux électriques et les batteries sont-ils bien inclus ?
    • Des secteurs sans lien direct avec l’approvisionnement énergétique (bornes de recharge, ciment, autres “activités de décarbonation”) sont-ils ajoutés côté “bas-carbone”, sans équivalent côté fossile ?

CE QUE DIT VRAIMENT LA FÉDÉRATION BANCAIRE FRANÇAISE (FBF)

En mai 2026, comme chaque année, la FBF a présenté les banques françaises comme “leaders du financement de la transition écologique” en s’appuyant notamment sur un chiffre : pour 1€ de financement de la production d’énergies fossiles, 3,4 € financent les énergies renouvelables. En réalité, ces chiffres sont basés sur un échantillon tronqué des financements : ne sont pris en compte que les encours (crédits) et uniquement pour la production d’hydrocarbures, c’est-à-dire l’amont de la chaîne de valeur.

Les émissions obligataires, ainsi exclues du calcul, ont pourtant représenté 29% des soutiens des banques françaises aux énergies fossiles entre 2021 et 2025 (soit 71 milliards de dollars, d’après le rapport Banking on Climate Chaos). De même, les financements alloués au gaz naturel liquéfié (GNL) ou aux centrales à gaz sont exclus du calcul. Les banques françaises ont pourtant accordé 11,2 milliards de dollars aux entreprises qui développent des nouvelles centrales à gaz dans le monde entre 2021 et 2024 (d’après le rapport The Price of Gas, publié en avril 2026).

De tels omissions vident ce ratio de son sens, ainsi que ceux publiés par les banques françaises qui suivent la même méthodologie.

POUR ALLER PLUS LOIN

D’autres organisations font référence à l’ESFR :

  • Bloomberg New Energy Finance (BNEF) publie chaque année une étude “Energy Supply Banking Ratios” depuis 2023 ; ses dernières éditions concluent à une quasi-absence de progrès des banques sur ce terrain.
  • L’Autorité bancaire européenne (EBA) a intégré ce ratio comme indicateur de suivi dans ses lignes directrices sur les risques ESG, entrées en vigueur en janvier 2025.
  • Le Science Based Targets initiative (SBTi) recommande depuis juillet 2025 aux institutions financières de calculer et de publier ce ratio dans son standard Net-Zéro.
  • Climate Policy Initiative (CPI) a intégré ce ratio dans son “Net Zero Finance tracker” depuis novembre 2025.
  • Le World Resources Institute (WRI) l’a intégré à son “Financial Institutions Net Zero Tracker” depuis août 2024.
  • L’Institut Louis Bachelier (ILB), réseau académique de référence en finance, a publié une méthodologie détaillée en avril 2025, pour poser des bases robustes au calcul du ratio et limiter la multiplication d’approches difficilement comparables.

Plus de contenus par Reclaim Finance :

Notes :

  1. L’AIE classe dans les énergies “propres” le nucléaire, la bioénergie, l’électricité et l’hydrogène issus des énergies fossiles avec capture de carbone. Reclaim Finance retient une définition “soutenable” plus stricte des alternatives dont ces technologies sont exclues en raison de leurs risques et impacts sociaux et environnementaux, ou de leur incompatibilité avec les délais à respecter pour atteindre la neutralité carbone.
  2. Les trois banques françaises se limitent aux crédits alors que les activités de marché de capitaux représentent 36% du financement aux énergies fossiles de BNP Paribas, 29% de Crédit Agricole et 22% de BPCE entre 2021 et 2025, d’après le dernier Banking on Climate Chaos.

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2026-09-21T15:13:11+02:00