La Caisse des Dépôts vient d’actualiser sa politique d’investissement relative au secteur pétrolier et gazier [1], plus d’un an après la publication d’un rapport de Reclaim Finance sur son action climatique. A partir du 1er janvier 2027, le gestionnaire public de l’épargne des Français n’investira plus dans les obligations des producteurs pétroliers, dont TotalEnergies. Si la mesure constitue un pas en avant significatif, elle ne permet pas à la Caisse des Dépôts de rompre définitivement avec le développement des énergies fossiles. Reclaim Finance décrypte les changements annoncés et appelle l’institution à cesser ses autres soutiens persistants à l’expansion fossile.
Avec 320 milliards d’euros d’actifs sous gestion fin 2025, la Caisse des Dépôts est le plus grand investisseur public français. Elle investit l’épargne déposée sur les livrets d’épargne règlementés (livret A, LDDS, LEP) dans des projets d’intérêt général, mais également sur les marchés financiers. Fin 2025, elle détenait ainsi 9,8 milliards d’euros dans des actifs d’entreprises du secteur des énergies fossiles.
Dans sa politique actualisée, la Caisse des Dépôts adopte un engagement clé [2] : l’arrêt de l’achat de nouvelles obligations des entreprises productrices de pétrole.
Un arrêt partiel des financements au développement des énergies fossiles
En cessant les investissements obligataires dans les producteurs pétroliers, la Caisse des Dépôts coupe le robinet de l’une des principales sources de financement des entreprises développant la production de pétrole. La nouvelle mesure concerne notamment TotalEnergies, sixième développeur mondial de champs pétroliers et gaziers.
L’engagement ne concerne cependant pas les actions : il lui est donc toujours possible de participer aux émissions de nouvelles actions, autre forme – plus rare – de financement de ces entreprises.
Si l’institution ne mentionne volontairement que le pétrole, l’engagement s’applique en réalité à la quasi-totalité des développeurs de nouveaux champs pétroliers et gaziers. En effet, la plupart des producteurs de pétrole sont également producteurs de gaz [3].
Ce nouvel engagement présente toutefois une faille importante : il ne couvre que l’amont de la chaine de valeur du pétrole et du gaz. L’institution s’autorise donc encore à financer les entreprises développant de nouvelles infrastructures de transport et de production d’électricité à partir de gaz fossile, comme Venture Global LNG et ENGIE. Cela concerne notamment les entreprises développant le gaz naturel liquéfié (GNL), dont l’expansion massive menace les communautés, les écosystèmes et l’atteinte de l’objectif de neutralité carbone à 2050. Plusieurs investisseurs français ont pourtant déjà cessé de soutenir son développement [4].
Un dialogue actionnarial toujours opaque et inefficace
Les mesures adoptées par la Caisse des Dépôts lui permettent de demeurer au capital d’entreprises développant de projets pétro-gaziers, notamment TotalEnergies dont elle est le dixième actionnaire [5]. L’acteur public justifie ce maintien par une volonté de « les accompagner dans leur transition ».
Toutefois, l’institution manque grandement de transparence sur la méthode appliquée. Elle ne précise pas quels leviers d’action seront utilisés en cas de poursuite de l’expansion fossile par ces entreprises, et selon quel calendrier. Elle mentionne seulement certains outils, dont les votes aux assemblées générales des entreprises dont elle est actionnaire, mais elle n’indique pas dans quels cas elle votera contre la direction de ces entreprises et refuse toujours de publier le détail de ses votes.
Et force est de constater l’échec de sa méthode actuelle. Malgré des années de dialogue, presque toutes les entreprises du secteur continuent leur expansion fossile et plusieurs affichent même des reculs climatiques. TotalEnergies a ainsi diminué ses investissements prévus dans ses activités « bas carbone » tout en augmentant ses objectifs de production pétro-gazière à l’horizon 2030. L’entreprise reconnait même ne pas pouvoir adopter un plan climat aligné avec une trajectoire 1,5°C tel que défini par les normes européennes [6].
La Caisse des Dépôts doit donc passer la vitesse supérieure, a minima en votant systématiquement contre la réélection des administrateurs et la rémunération des dirigeants des développeurs fossiles, à chaque assemblée générale des entreprises dont elle est actionnaire.
Des soutiens indirects à l’expansion fossile via les partenaires financiers
La Caisse des Dépôts délègue la gestion d’environ 10 milliards d’euros à des prestataires externes. Or, si l’on a aucune information sur l’identité des prestataires de la Caisse des Dépôts, la plupart des sociétés de gestion ont encore des pratiques climatiques dangereuses, nous emmenant bien au-delà d’une trajectoire 1,5°C.
Récemment, de nombreux investisseurs institutionnels ont ainsi retiré ou refusé d’accorder des mandats à des gestionnaires exacerbant les risques climatiques. Cet été, le fonds de pension néerlandais Recreatie a ainsi retiré un mandat à BlackRock pour des raisons climatiques, et la fondation britannique Nesta a fait de même avec Northern Trust Asset Management.
Si la Caisse des Dépôts a rejoint en début d’année une coalition internationale sur l’engagement climatique des gestionnaires [7], l’institution n’a cependant pas défini de critères clairs concernant la sortie des énergies fossiles pour sélectionner ses sociétés de gestion externes. D’autres investisseurs institutionnels le font pourtant déjà, comme l’assureur-vie français Maif qui ne confie plus de nouveaux investissements aux gestionnaires d’actifs qui n’auraient pas défini de stratégie de sortie progressive du charbon thermique d’ici 2030.
La Caisse des Dépôts a fait un grand pas en avant, mais ne peut pas se permettre d’en rester là, alors que la France a battu en 2026 des records historiques de températures. Il est urgent pour l’institution de cesser tout soutien au développement des énergies fossiles, et pour les autres investisseurs français – tels que les acteurs des retraites (l’Agirc-Arrco, le Fonds de réserve pour les retraites, et l’ERAFP) – de lui emboiter le pas.
