Dans une lettre ouverte intitulée « Pour des retraites durables : mettre fin au soutien à l’expansion fossile », 11 organisations de la société civile, dont Reclaim Finance, appellent trois acteurs des retraites françaises – l’Agirc-Arrco (le régime de retraite complémentaire des salariés du secteur privé), l’ERAFP (celui des fonctionnaires) et le Fonds de réserve pour les retraites – à cesser de soutenir le développement des énergies fossiles. Près d’un an après la révélation, dans un rapport publié par Reclaim Finance, de la poursuite des investissements de ces institutions dans les énergies fossiles, les signataires soulignent que leurs pratiques actuelles aggravent le changement climatique, tout en exposant leurs portefeuilles à des risques financiers liés au climat croissants. En particulier, le soutien apporté à TotalEnergies – symbole de la dépendance de la France aux énergies fossiles – est préoccupant, car l’entreprise a récemment affiché plusieurs reculs climatiques. Les signataires de la lettre appellent les acteurs de retraite à adopter des mesures concrètes et immédiates pour protéger leurs bénéficiaires des impacts du changement climatique, aujourd’hui et sur le long terme.
A l’attention des dirigeants de l’Agirc-Arrco, de l’Etablissement de Retraite Additionnelle de la Fonction Publique (ERAFP) et du Fonds de réserve pour les retraites (FRR)
Mesdames, Messieurs,
Nous, organisations de la société civile engagées pour la justice climatique, vous adressons cette lettre afin d’attirer votre attention sur les enjeux d’alignement de vos pratiques d’investissement avec l’impératif de lutte contre le changement climatique.
En tant qu’acteurs majeurs de la retraite en France, vous portez une responsabilité particulière : celle de garantir un avenir sûr et vivable aux cotisants actuels et futurs. Or, cet avenir est aujourd’hui directement menacé par l’aggravation rapide des impacts climatiques. Multiplication des événements extrêmes, perte de biodiversité, accroissement des inégalités, conséquences économiques [1]: le changement climatique met en péril les conditions mêmes dans lesquelles les systèmes de retraite peuvent fonctionner durablement.
Dans ce contexte, la poursuite de vos soutiens aux entreprises développant de nouveaux projets d’énergies fossiles est profondément préoccupante. Au-delà d’exposer vos portefeuilles à des risques financiers croissants liés au climat [2], vos pratiques vont à l’encontre des préconisations scientifiques [3] pour rester au plus proche d’une trajectoire 1,5°C, sur laquelle vous vous êtes engagés à aligner vos activités.
En dépit des mesures déjà adoptées, vos institutions contribuent aujourd’hui à fournir de nouveaux capitaux à des entreprises engagées dans l’expansion de la production d’hydrocarbures. Les investissements obligataires jouent un rôle clé : en achetant les obligations de ces entreprises, vous participez à leurs financements généraux qui permettent le développement de nouveaux projets pétroliers et gaziers. Plusieurs investisseurs institutionnels français, tels que l’Ircantec et des assureurs-vie [4], ont ainsi pris l’engagement de cesser ces investissements dans les producteurs pétro-gaziers.
Prendre une telle mesure est d’autant plus urgent que votre dialogue actionnarial avec les entreprises fossiles n’a pas permis de les faire évoluer. Au lieu de progresser, plusieurs grandes entreprises pétrolières et gazières ont même affiché des reculs climatiques, à l’image de TotalEnergies qui a diminué ses investissements prévus dans ses activités « bas carbone » et augmenté ses objectifs de production pétro-gazière à l’horizon 2030. Fin mars 2026, l’entreprise française a également abandonné son objectif de neutralité carbone pour 2050 [5]. L’entreprise a aussi été condamnée par plusieurs tribunaux et instances de régulation de la publicité dans le monde, dont le tribunal judiciaire de Paris, pour ses communications trompeuses présentant l’entreprise comme un acteur de la transition [6]. Partout dans le monde, TotalEnergies s’entête dans des projets pétro-gaziers associées à de graves impacts sur le climat, l’environnement, la santé et la sécurité des communautés, mais aussi à de graves atteintes aux droits humains comme c’est le cas au Mozambique [7].
L’heure est donc venue de changer de méthode avec les entreprises fossiles restant en portefeuille, notamment en vous opposant systématiquement par vos votes aux stratégies climatiques inadéquates. Aujourd’hui, vos institutions n’utilisent pas pleinement leurs pouvoirs en tant qu’actionnaires pour s’opposer aux entreprises fossiles.
Au-delà de vos propres investissements, vos politiques de sélection et d’engagement climatique des sociétés de gestion externes se révèlent aussi insuffisantes. Aucune de vos trois institutions ne demande à ses gérants un arrêt des nouveaux investissements dans les développeurs fossiles. Vous confiez en partie vos investissements à des acteurs connus pour leurs pratiques néfastes pour le climat, tels que BlackRock. A l’inverse, d’autres investisseurs institutionnels montrent la voie en prenant leurs distances avec certains [8]
Notons que la guerre au Moyen-Orient nous rappelle avec force que notre stabilité économique, ainsi que notre autonomie énergétique, sont étroitement liées à notre capacité à réduire notre dépendance aux hydrocarbures. En particulier, TotalEnergies est un « symbole de notre dépendance aux hydrocarbures » comme l’affirmait la commission d’enquête parlementaire sur les obligations de TotalEnergies en 2024 [9]. L’entreprise augmente sa production de pétrole et de gaz provenant de l’étranger, et continue d’importer en Europe du gaz naturel liquéfié (GNL) de Russie mais aussi des États-Unis. TotalEnergies s’est récemment accordé avec avec les autorités américaines pour abandonner deux projets éoliens au profit d’investissements pétro-gaziers [10].
Face à ces constats, nous vous appelons à prendre des mesures immédiates et concrètes :
- Cesser tout nouvel investissement, en priorité obligataire, dans les entreprises développant des nouveaux champs pétroliers et gaziers, et des nouveaux terminaux d’export de gaz naturel liquéfié ;
- Voter systématiquement contre la réélection des administrateurs, la rémunération des dirigeants et les comptes financiers aux assemblées générales de ces entreprises, tant qu’elles poursuivent leur stratégie d’expansion fossile ;
- Définir une stratégie d’intensification de vos actions d’engagement actionnarial associées à un calendrier précis pour ces entreprises ;
- Définir des critères climatiques systématiquement considérés dans la sélection des sociétés de gestion externes, basés sur les préconisations de la science climatique concernant l’expansion fossile.
Nous restons disponibles pour échanger avec vous sur ces enjeux et sur nos recommandations.
Organisations signataires :
- 350.org
- Action non-violente COP21 (ANV-COP21)
- Alternatiba
- BLOOM
- Greenpeace France
- Les Amis de la Terre France
- Mouvement Laudato Si’ France
- Notre Affaire à Tous
- Oil Change International
- Reclaim Finance
- Scientifiques en Rébellion