STOPPER L’EXPANSION DES ÉNERGIES FOSSILES

Des acteurs financiers aveugles… ou hypocrites ?
Les dangers des gaz et pétrole de schiste
Ne plus faire l’impasse des majors

Il y a urgence : toutes les études scientifiques s’accordent à dire que la fenêtre d’opportunité pour prévenir un emballement irréversible du climat et limiter le réchauffement à 1,5°C n’est que de quelques années. Miser sur le développement de technologies à émissions négatives étant un pari trop risqué, il nous faut viser une sortie du charbon d’ici 2040 et des autres énergies fossiles d’ici 2050. Les pays de l’UE et de l’OCDE, historiquement responsables de la majorité des émissions de gaz à effet de serre, doivent sortir de ces secteurs dix ans plus tôt, soit d’ici 2030 et 2040.

Or, d’après le Production Gap Report du PNUE, les pays prévoient de produire 120 % plus d’énergies fossiles que ce qu’il faudrait pour contenir le réchauffement à 1,5°C. Et sans sursaut des institutions financiers, les entreprises des énergies fossiles devraient aisément trouver les services financiers nécessaires à l’exploitation des infrastructures existantes mais aussi au développement de nouveaux projets.

En effet, l’analyse des politiques adoptées par les banques, les assureurs et les investisseurs montre la vacuité des mesures prises par les acteurs financiers face au défi devant nous. D’après le Report Card publié par Reclaim Finance et ses partenaires, les banques ont accordé 2 700 milliards de dollars de financements aux énergies fossiles depuis l’adoption de l’Accord de Paris, avec un volume de financements en hausse chaque année depuis 2016.

Reclaim Finance appelle les acteurs financiers à se doter de politiques d’engagement et d’exclusion robustes qui permettent de prévenir l’expansion du gaz et du pétrole et d’engager les entreprises sur une trajectoire de décarbonation de leurs activités.

Lire nos demandes sur le gaz et le pétrole

Des acteurs financiers aveugles…

Aucun grand acteur financier n’a adopté les mesures permettant d’endiguer le développement des énergies fossiles. Si les politiques d’exclusion du charbon sont insuffisantes, les quelques unes adoptées sur certains sous secteurs du gaz et du pétrole – sables bitumineux, forage en Arctique – sont encore plus lacunaires.

Certains pourraient se réjouir de l’augmentation du nombre d‘acteurs financiers qui s’engagent à atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 et à aligner leurs activités avec l’objectif de 1,5°C. L’une des initiatives allant dans ce sens est la Net Zero Asset Owner Alliance. Lancée en septembre 2019, elle réunit aujourd’hui 28 investisseurs gérant collectivement plus de 5000 milliards de dollars. Parmi eux se trouvent Allianz, AXA, la Caisse des dépôts et consignations, SCOR ou encore Zurich. La tâche n’est pas des plus aisée: il n’existe pas de feuille de route pour atteindre la neutralité carbone, et pas même l’Agence internationale de l’énergie ne publie de scénario 1,5°C.

En savoir plus sur l’AIE

…ou hypocrites ?

Attentes

Mais le doute est fortement permis quant à la sincérité des membres de ces initiatives à réellement agir pour prévenir leurs impacts sur le climat. En l’absence d’outils assez précis pour aligner chaque nouveau service financier sur une trajectoire 1,5°C, les acteurs financiers peuvent s’appuyer sur la science et les connaissances déjà disponibles pour agir et permettre des réductions immédiates d’émissions de gaz à effet de serre.

Nous savons par exemple que les réserves d’énergies fossiles déjà en exploitation et les infrastructures en opération suffiront à elles seules à nous faire dépasser notre budget carbone. Ces acteurs financiers doivent suivre les principes pour l’alignement avec Paris publiés par de nombreuses ONG, dont Reclaim Finance, incluant notamment l’arrêt de tout projet fossile et l’adoption d’un plan d’élimination de leurs émissions financées d’ici à 2050. Un engagement clair concernant la fin de tout service financier au secteur du charbon d’ici 2030 dans l’UE/OCDE et 2040 partout dans le monde est un autre élément clé d’une telle stratégie.

Vs. Réalité…

On devrait notamment s’attendre à ce que les membres de la Net Zero Asset Owner Alliance comme tous ceux qui s’engagent à s’aligner sur l’objectif 1,5°C désinvestissent des entreprises qui continuent d’investir dans l’exploration d’hydrocarbures ou poursuivent des objectifs de croissance de leurs productions d’hydrocarbures. Les pousser à y renoncer serait le strict minimum puisqu’il est évident que les acteurs financiers ne pourront pas s’aligner sur une trajectoire 1,5°C si les entreprises dans leurs portefeuilles d’investissement ne s’y alignent pas elles-mêmes. Or, les exemples d’incohérence et de contradiction entre les promesses et les actes sont pléthores.

Nous pouvons par exemple citer le cas d’AXA qui a voté contre la résolution climat soumise au vote des actionnaires de Total le 29 mai 2020 et qui demandait au groupe pétrolier français de prendre des objectifs d’alignement sur une trajectoire 1,5°C. Le plus gros pollueur français comptait, avant la crise du COVID-19, ouvrir pas moins de 25 nouveaux puits d’ici 2025, mais ne semble pour AXA pas constituer un obstacle à l’atteinte de l’objectif de 1,5°C…

En savoir plus sur la résolution Total

Les dangers des gaz et pétrole de schiste

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nouveau projet d’hydrocarbures pour rester sous la barre de +1,5°C
0 %
de l’expansion de la production d’hydrocarbures est en Amérique du Nord
0 %
du budget carbone mondial serait consommé par ce développement

Alors que nous devons diminuer la production de pétrole et de gaz d’environ 4,6 % par an entre 2020 et 2040, l’industrie gazière et pétrolière a prévu d’augmenter d’au moins 7% sa production d’ici 2024. De nouveaux projets sont prévus ou déjà en construction dans tous les sous secteurs du gaz et du pétrole. S’ils aboutissent, ils annihileront nos chances de maintenir le réchauffement à 1,5°C.

Les acteurs financiers doivent immédiatement stopper tous soutiens aux projets et entreprises actives dans les secteurs intensifs en capital et en carbone et qui concentrent les plus grands risques pour les populations, l’environnement et le climat et par ricochet pour les acteurs financiers eux mêmes. Il s’agit des sables bitumineux, des forages en Arctique et en offshore, des gaz et pétrole de schiste et de l’intégralité de la filière du GNL.

Mais la plus grosse urgence se situe sans aucun doute dans les bassins d’hydrocarbures non conventionnels, principalement de gaz et pétrole de schiste et dans une moindre mesure de sables bitumineux, situés aux Etats-Unis et Canada. 85% du développement mondial de la production de pétrole et gaz d’ici 2025 s’y concentre, un développement qui consommerait 26% du budget carbone mondial disponible pour rester sous la barre de 1,5 °C de réchauffement. Prévenir cette bombe climatique d’éclater nécessite d’adopter des politiques d’exclusion de l’ensemble de la chaîne de valeur, des puits d’extraction au terminaux d’exportation de gaz naturel liquéfié.

Si certaines politiques commencent à émerger, avec en mai dernier les annonces de Crédit Agricole et Natixis, celles-ci risquent de reproduire les erreurs de BNP Paribas et de faire l’impasse sur les majors pétrolières et gazières: Total, mais aussi Shell, Chevron, Exxon, BP qui ont plus de 50% de leurs plans de développement d’ici 2024 dans les gaz et pétrole de schiste.

Lire notre rapport sur le gaz et pétrole de schiste

Ne plus faire l’impasse des majors

Les acteurs financiers ont adopté des politiques d’exclusion de certaines énergies fossiles. Mais, en raison de leur grande diversification, les majors pétrolières et gazières passent entre les mailles du filet. C’est un énorme problème : empêcher l’expansion des énergies fossiles ne sera pas possible sans ramener ces majors dans le filet.

50% de la production supplémentaire d’hydrocarbures à partir des projets prévus entre 2020 et 2024 viendra de 25 entreprises uniquement. Parmi elles de nombreuses majors. D’après Carbon Tracker Initiative, toutes les majors pétrolières ont engagé des nouveaux projets incompatibles avec les objectifs de l’Accord de Paris. Total continue d’investir 18 fois plus dans l’exploration et l’exploitation d’hydrocarbures que dans ce qu’il appelle le bas carbone, une catégorie trompeuse dans laquelle le gaz domine sur les renouvelables.

Les majors pétrolières et gazières étant capables de faire échouer à elles seules l’Accord de Paris, les acteurs financiers n’ont d’autre choix que:

  • Suspendre tous services financiers aux majors tant qu’elles n’arrêtent pas de développer de nouveaux projets dans les énergies fossiles.
  • Faire valoir leur droit d’actionnaire ou de partie prenante financière et les forcer à adopter des objectifs de réduction absolue de leurs émissions des gaz à effet de serre sur toutes leurs activités (scope 1 à 3) de manière à limiter le réchauffement à 1,5°C.
Lire nos demandes en matière d’engagement