Dans une lettre ouverte intitulée « L’épargne des Français doit entièrement cesser de soutenir le développement des énergies fossiles », 27 personnalités et représentant·e·s d’organisations issues des milieux associatif, syndical, économique et académique saluent l’annonce récente de la Caisse des Dépôts d’arrêter le financement en dette des entreprises développant de nouveaux champs pétroliers et appellent l’institution publique à mettre un terme à l’ensemble de ses soutiens persistants à l’expansion des énergies fossiles. Les signataires interpellent notamment la Caisse des Dépôts sur ses financements aux entreprises développant de nouveaux terminaux de gaz naturel liquéfié et/ou de nouvelles centrales à gaz fossile, ainsi que sur ses votes aux assemblées générales des entreprises fossiles dont elle est actionnaire, dont TotalEnergies.
A l'attention de Monsieur Olivier Sichel, directeur général du groupe Caisse des Dépôts.
Monsieur Sichel,
Nous vous écrivons à la suite de l'adoption récente par la Caisse des Dépôts de nouveaux engagements indispensables face à l'urgence climatique.
Parmi les mesures adoptées, nous saluons particulièrement l'arrêt du financement en dette des entreprises développant de nouveaux champs pétroliers, à partir de 2027. La mesure constitue un grand pas en avant car elle met fin à l'un des principaux leviers de financement de ces entreprises : les émissions obligataires. La Caisse des Dépôts envoie ainsi un message fort aux autres investisseurs français et étrangers, encore nombreux à poursuivre de tels soutiens financiers.
Néanmoins, cette mesure ne suffit pas à pleinement aligner l'épargne des Français sur une trajectoire climatique viable, et la consacrer aux milliards d'investissements que l'urgence sociale et écologique impose.
Nous notons que la Caisse des Dépôts fait l'impasse sur le gaz fossile dont le développement est pourtant tout aussi incompatible que celui du charbon ou du pétrole avec l'objectif de contenir le réchauffement au plus proche de 1,5°C, d'après les scientifiques.
Au niveau de l'extraction, la plupart des entreprises productrices de gaz sont couvertes par la nouvelle mesure car elles sont aussi productrices de pétrole. Mais en aval de la chaîne de valeur, cette impasse est lourde de conséquences : la Caisse des Dépôts peut encore financer avec l'argent des épargnants français les entreprises développant de nouveaux terminaux de gaz naturel liquéfié (GNL) et de nouvelles centrales à gaz fossile, tels que l'états-unien Venture Global ou le français ENGIE.
L'expansion sans précédent du GNL, notamment tirée par l'ajout de nouvelles capacités d'exportation aux Etats-Unis, est pourtant très préoccupante. Au niveau mondial, les 68 projets de terminaux d'exportation de GNL dont la mise en service est prévue d'ici à 2030 émettraient plus de 10 gigatonnes d'équivalent dioxyde de carbone (CO₂e). Les terminaux de GNL ont par ailleurs des impacts importants sur les moyens de subsistance, la santé et les droits des populations riveraines, tout en dégradant les écosystèmes dont elles dépendent. Enfin, alors que l'Europe est devenue la principale destination du GNL états-unien, cette dépendance croissante expose l'Union européenne aux chocs géopolitiques, à la volatilité et au renchérissement des prix de l'énergie, au détriment de son autonomie énergétique.
Après un été marqué par des vagues de chaleur records, la responsabilité climatique de la Caisse des Dépôts est d'autant plus impérieuse que les canicules tuent. Investisseur public de long terme, chargée par la loi de contribuer au développement durable, elle doit aligner ses investissements sur les objectifs climatiques de la France, engagée par l'Accord de Paris à limiter le réchauffement à 1,5 °C. Elle ne peut donc continuer à financer le développement des énergies fossiles, responsables de centaines de milliers de morts chaque année1.
Plusieurs investisseurs français montrent déjà la voie, à l'image de la caisse de retraite Ircantec, du réassureur public CCR, ou encore des assureurs-vie Maif, MACSF et Suravenir qui ont d'ores et déjà arrêté tout nouvel investissement en obligations dans les acteurs de l'expansion du gaz naturel liquéfié.
Par ailleurs, les nouveaux engagements climatiques de la Caisse des Dépôts ne s'attaquent pas à une limite majeure de sa démarche engagée avec les entreprises du secteur énergétique : son incapacité à infléchir la stratégie des entreprises fossiles dont elle est actionnaire, à commencer par TotalEnergies, dont elle est le dixième plus grand actionnaire.
Alors que l'institution justifie la conservation des actions de ces entreprises par sa volonté de les « accompagner dans leur transition », il faut regarder la réalité en face : ces acteurs ne sont pas en transition. 96% des entreprises productrices de pétrole et de gaz développent encore de nouveaux champs. Plusieurs d'entre elles affichent même des reculs sur leurs faibles ambitions climatiques. Ainsi, cette année, TotalEnergies a abandonné son objectif de neutralité carbone à l'horizon 2050, a de nouveau augmenté ses objectifs de production pétro-gazière à l'horizon 2030 et a réduit ses objectifs de capacité de production d'électricité renouvelable.
Alors que la crise climatique s'aggrave, la Caisse des Dépôts doit s'opposer clairement aux entreprises dont elle est actionnaire qui poursuivent l'expansion fossile. Pour ce faire, les responsables de ces stratégies néfastes pour le climat doivent être sanctionnés par la Caisse des Dépôts à l'occasion des assemblées générales, par des votes défavorables à leur réélection et à leur rémunération.
L'épargne doit protéger l'avenir des Français, et non le mettre en péril en intensifiant le dérèglement climatique.
Nous vous remercions pour l'attention portée à ces demandes, et nous vous prions d'agréer, Monsieur le Directeur général, l'expression de notre considération distinguée.
