Quelques jours avant la publication de la stratégie finance durable de l’UE, Reclaim Finance et l’Observatoire des multinationales révèlent l’ampleur de l’influence de BlackRock sur les projets de l’UE en matière de finance verte. Le rapport, intitulé “L’emprise de BlackRock sur les plans finance climat de ‘l’UE”, révèle que le plus grand gestionnaire d’actifs au monde se trouve au cœur d’un réseau de lobbying jouissant d’un accès privilégié aux institutions européennes.

Si certaines conséquences sont déjà visibles, cette analyse approfondie de l’agenda politique de BlackRock tire la sonnette d’alarme sur les dangers d’une telle influence, tant pour le climat que pour une bonne gouvernance. Alors que la Commission Européenne s’apprête à publier un rapport controversé sur l’intégration de critères ESG dans les règles de supervision des banques rédigé pour elle par BlackRock, cette question est plus que jamais d’actualité.

Le réseau de lobbying de BlackRock mis à nu

Avec 30 millions d’euros dépensés chaque année en lobbying auprès des institutions européennes, BlackRock et les 23 groupes auxquels il appartient ont les moyens de faire entendre leur voix. Ils ont collectivement répondu à 22 consultations publiques de l’UE sur la finance durable. L’analyse de ces consultations montre une nette résistance à des exigences strictes et à des réglementations liées à la finance durable en général (1).

À travers de multiples réunions privées tenues avec les principales agences de l’UE, ce réseau de lobbying s’est également assuré une place de choix dans les groupes d’experts ou de travail de la Commission (2), y compris les groupes travaillant sur la finance climat. Le rapport se penche également sur les relations et les recrutements qui ont lieu entre BlackRock et divers gouvernements ou institutions publiques, contribuant à graisser les rouages à Bruxelles et au-delà.

Les dividendes d’abord

La renouvellement de la stratégie de finance durable devant être publiée le 6 juillet, l’enjeu est de savoir si la pression exercée par de nombreux gestionnaires d’actifs se traduira par un affaiblissement des ambitions prévues. La toile de lobbying tissée par BlackRock – dont 4 des 6 groupes dans lesquels il occupe un rôle de premier plan – s’est activement opposée à la création d’une taxonomie sur les activités polluantes (3) et a fait pression pour retarder la mise en œuvre de règles de transparence strictes (4), deux outils visant à réduire le greenwashing.

Mais il semble en tout cas que BlackRock a déjà un pied dans la porte, à la fois en faisant pression avec succès pour des ‘Green Bond Standards’ volontaires (plutôt qu’obligatoires) et grâce au contrat qu’il a signé pour conseiller la Commission européenne sur les règles bancaires ESG, l’un des neuf contrats qu’il a signés avec des institutions ou agences de l’UE depuis 2016

La vision du monde de BlackRock appliquée à la finance durable

Le rapport tire la sonnette d’alarme sur l’approche défendue par BlackRock et ses groupes amis. Tout en s’opposant à toute forme de restriction (même minime) liée au climat et imposée aux acteurs financiers et à leurs décisions d’investissement, l’alternative qu’ils mettent en avant est hautement problématique. L’approche de BlackRock, axée sur un meilleur accès aux données et sur la transparence, mais qui s’oppose à l’introduction de définitions scientifiques de ce qui est durable, vise à brouiller les pistes. Elle offre une vision rétrograde de la finance climatique. En outre, BlackRock a un intérêt direct dans la survie de l’industrie des énergies fossiles, et à de multiples liens avec le secteur (5), ce qui pourrait expliquer son refus de règles climatiques ambitieuses qui affecteraient ses résultats.

Il est plus que temps de repenser nos systèmes financiers et de faire en sorte que la réglementation reflète la nécessité de ne pas investir dans les nouveaux projets de pétrole, gaz et charbon (6). Qu’il s’agisse d’obligations vertes ou de taxonomie des activités polluantes, cela nécessite une réglementation ambitieuse, sur le climat comme ailleurs, et non pas une légère tape sur l’épaule. Espérons que les régulateurs européens seront à la hauteur du défi.

Notes :

  1. Selon une étude d’InfluenceMap (septembre 2020), BlackRock est l’un des membres les moins “climate-friendly” des associations professionnelles qui font pression sur la politique européenne en matière de finance durable.
  2. Citons par exemple le Forum de haut niveau sur l’Union des marchés de capitaux mis en place par la Commission, la Plateforme sur la finance durable de la Commission, ou les multiples groupes consultatifs organisés par l’ESMA (Autorité européenne des marchés financiers).
  3. L’EFAMA, l’AFME, l’IIF et l’AIMA, toutes quatre comptant BlackRock parmi leurs membres actifs, se sont opposées à la création d’une taxonomie des “activités polluantes”. BlackRock fait également partie de 5 autres groupes qui s’y sont opposés.
  4. Quant au règlement “Disclosure” (SFDR), l’ICMA, l’EFAMA et l’ICI ont demandé une application retardée et des exigences affaiblies.
  5. BlackRock détient 5 % des actions ou plus de toutes les grandes entreprises pétrolières et gazières européennes. Son propre conseil d’administration a plusieurs liens avec le secteur (par exemple, Pamela Daley siège également au CA de BP et, jusqu’en 2016, au CA de BG Group, une entreprise gazière ensuite acquise par Shell). BlackRock entretient également des relations commerciales étroites avec de nombreuses majors de l’énergie fossile et semble avoir un fort biais dans sa façon de voter, y compris sur les propositions ESG, lorsqu’elle en a.
  6. Les plans d’expansion liés aux énergies fossiles des entreprises sont incompatibles avec un monde ‘net zéro’ selon la science climatique et même selon l’Agence internationale de l’énergie.

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