A l’heure où l’action climatique internationale est menacée, aussi bien par le retrait des Etats-Unis de l’Accord de Paris que par le détricotage de la régulation européenne sur la durabilité, les températures continuent d’augmenter [1] et les entreprises pétrolières et gazières de développer de nouveaux projets contribuant à la crise climatique. Loin de renforcer leurs plans climatiques, certaines majors pétro-gazières en profitent pour revenir en arrière sur leurs faibles engagements. Il est urgent que les investisseurs ouvrent les yeux sur l’inefficacité de l’engagement actionnarial avec ces entreprises, et qu’ils changent d’approche. Voter contre plusieurs résolutions stratégiques de routine aux assemblées générales 2025 est nécessaire pour s’opposer aux plans d’expansion fossile des entreprises pétrolières et gazières.
La responsabilité climatique des investisseurs nécessite d’utiliser leur position d’actionnaire pour s’opposer aux stratégies climatiques inadéquates, surtout pour les entreprises qui empirent le plus la crise climatique, notamment en votant contre les résolutions qui leur sont proposées par la direction des entreprises concernées.
Reclaim Finance présente en fin d’article des recommandations de vote détaillées pour les six plus grandes entreprises pétro-gazières européennes, et les deux plus grandes états-uniennes. Aucune de ces entreprises n’a une stratégie climatique alignée avec une trajectoire 1,5°C crédible.
Le secteur pétrolier et gazier prend le chemin opposé de la transition
Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) et l’Agence internationale de l’énergie (AIE) montrent que les nouveaux projets de champs pétroliers et gaziers et les nouveaux terminaux d’exportation de GNL ne sont pas compatibles avec un monde à 1,5°C. Pourtant, 95% des entreprises actives dans la production et l’exploration de pétrole et de gaz développent de nouveaux projets [2], qui aggraveront le dérèglement climatique.
Par ailleurs, l’AIE projette que les producteurs de pétrole et de gaz devraient consacrer 50% de leurs dépenses d’investissements à des projets d’énergies propres d’ici à 2030 pour s’aligner avec un scénario 1,5°C, en plus des investissements nécessaires pour réduire leurs émissions issues de leurs opérations [3]. Or, en 2022, l’industrie pétrolière et gazière a investi seulement 2,5% du total de ses dépenses d’investissements dans les énergies propres.
Encore pire, depuis 2023, les géants du pétrole et du gaz rétropédalent sur leurs engagements climatiques, déjà insuffisants. Par exemple, BP a revu significativement sa stratégie, prévoyant une augmentation de sa production pétro-gazière d’ici 2030, contre une baisse de 25% auparavant, une baisse des investissements dans les énergies bas carbone, et un affaiblissement de ses cibles de décarbonation à moyen terme. De leur côté, TotalEnergies, Eni et Equinor prévoient désormais d’augmenter leur production de pétrole et de gaz dans les prochaines années.
La faillite de l’engagement actionnarial avec les entreprises pétrolières et gazières
Les grandes entreprises pétrolières et gazières cotées sont engagées par les investisseurs depuis plusieurs années, notamment dans le cadre du Climate Action 100+ et avec le dépôt de nombreuses résolutions actionnariales. Pourtant, aucune n’a abandonné ses plans d’expansion fossile et aucune n’est alignée avec une trajectoire 1,5°C. Certaines majors affichent même ouvertement leur manque de considération pour le dialogue actionnarial, comme BP qui a refusé d’organiser un vote sur sa stratégie climatique malgré la demande de 50 investisseurs [4] ou TotalEnergies qui n’organise plus cette année de vote climatique après en avoir proposé pendant plusieurs années.
Des investisseurs commencent à reconnaitre l’inefficacité de l’engagement actuel, à l’image du principal investisseur engageant Equinor dans le cadre du Climate Action 100+, Sarasin Partners, qui a récemment annoncé son désinvestissement de l’entreprise [5].
Mais les investisseurs peuvent aussi remettre en question leurs méthodes d’engagement plutôt que de jeter l’éponge. Les votes d’opposition aux résolutions proposées par la direction des entreprises pétro-gazières sont actuellement sous-utilisés alors qu’ils sont désignés par la recherche académique comme un levier d’action efficace, de par leur influence sur la stratégie et la gouvernance des entreprises [6]. Voter contre ces résolutions stratégiques pour des raisons climatiques envoie le signal que le climat est une priorité pour les investisseurs, et qu’il doit faire partie intégrante de la stratégie de l’entreprise. Plusieurs grands investisseurs utilisent ces votes d’opposition pour des raisons climatiques, comme Union Investment par exemple.
Nos recommandations de vote pour les assemblées générales annuelles 2025
Le temps presse pour répondre à l’urgence climatique. Les investisseurs doivent utiliser tous les moyens à leur disposition pour s’opposer à l’expansion fossile, en commençant par voter contre les résolutions stratégiques de routine.
Notes :
- Selon le programme européen Copernicus, 2024 a été l’année la plus chaude jamais enregistrée au niveau mondial, et la première année civile où la température moyenne mondiale a dépassé de 1,5°C son niveau préindustriel. Copernicus Climate Change Services, Janvier 2025, Copernicus: 2024 is the first year to exceed 1.5°C above pre-industrial level
- Urgewald, Novembre 2024, Global Oil and Gas Exit List 2024
- Agence internationale de l’énergie, Novembre 2023, The Oil and Gas Industry in Net Zero Transitions
- Responsible Investor, Mars 2025, Investors slam BP over failure to offer Say on Climate vote
- Reuters, Mars 2025, Investor co-leading climate talks with Equinor calls time, sells out
- Université de Cambridge, Quigley, E. (2023). Evidence-based climate impact: A financial product framework. Energy Research &Amp; Social Science, 105, 103252.
- Pour bien refléter la situation financière d’une entreprise, les états financiers doivent prendre en compte tous les risques auxquels l’entreprise est exposée, y compris les risques liés au climat. Tout nouvel actif financier lié au énergies fossiles risque de subir une perte de valeur due à des évolutions réglementaires ou de marché liées à la transition, et donc de devenir un « actif échoué ». Les entreprises pétro-gazières échouent pourtant à intégrer ces considérations dans leurs comptes, comme le montre notamment l’indicateur « Climate Accounting and Audit » analysé dans le cadre du Net Zero Company Benchmark du Climate Action 100+.