Politiques fossiles : que dit la recherche académique

Les institutions financières semblent de moins en moins enclines à prendre des engagements climatiques, avec une baisse du nombre de politiques sur les énergies fossiles adoptées au cours des dernières années. Mais de telles politiques changent-elles réellement le comportement des institutions financières, ou contribuent-elles à transformer l’économie réelle ? Ou n’ont-elles jamais été que des gestes symboliques ? Deux nouvelles études académiques suggèrent que les engagements climatiques des institutions financières sont essentiels à l’action climatique. Et ils pourraient avoir un effet boule de neige susceptible d’inverser la tendance actuelle en influençant leurs pairs et leurs clients.

La première étude, “Can Finance Save the World? Measurement and Effects of Coal Divestment Policies by Banks” (Harvard Business School (HBS), 2024), se distingue par le fait d’être l’une des premières à quantifier rigoureusement ce lien : les entreprises charbonnières soumises à des politiques charbon strictes de la part de leurs banques ont réduit leurs emprunts d’un quart par rapport à leurs homologues non concernés, le rationnement du capital entraînant des fermetures de sites et des réductions de CO2. La seconde, “Insurers’ Carbon Underwriting Policies” (Université de Zurich (UdZ), 2025), étend ce constat aux assureurs, montrant que ceux dotés de politiques fossiles les appliquent effectivement — avec des conséquences mesurables sur les actifs charbonniers qu’ils couvrent. Ensemble, ces études fournissent certaines des preuves empiriques les plus solides à ce jour que les engagements du secteur financier ne sont pas de simples effets d’annonce.

Les politiques induisent un changement de comportement des institutions financières qui les adoptent

L’étude de l’UdZ constate que les assureurs dotés de “politiques carbone” formelles réduisent de 16 % le nombre de mines de charbon qu’ils assurent, diminuant les volumes de charbon assurés de 56 % (1). Cela démontre que les institutions ont tendance à mettre en œuvre les engagements qu’elles prennent — ou qu’une action concrète peut se produire simultanément à leur formalisation dans une politique. Ici, le terme “politiques formelles” peut désigner aussi bien des restrictions de couverture au niveau de projets isolés que des restrictions plus larges, et les effets sont visibles même avec des engagements au niveau des projets. En prenant l’exemple des compagnies d’assurance nord-américaines, Travelers et Chubb affichent toutes deux une diminution du nombre de mines de charbon qu’elles assurent entre 2014 et 2024, tandis que W.R. Berkley, Berkshire Hathaway et Starr — qui ne disposent d’aucune politique charbon — affichent une augmentation sur la même période (2).

Au-delà de la théorie, pour les banques, l’impact des politiques sectorielles est également visible à travers l’analyse des flux de financement. La vague d’adoptions de politiques charbon, amorcée au milieu des années 2010 et prolongée jusqu’au début des années 2020 (3), concorde avec un déclin du financement bancaire du charbon. À leur plus haut historique, environ 15 milliards de dollars étaient alloués aux entreprises du secteur par les banques européennes en 2018, chiffre redescendu depuis à un peu plus de 6 milliards de dollars en 2023 (4). Entre 2015 et 2023, plus de 80 banques internationales ont adopté des politiques charbon, dont toutes les plus grandes banques européennes.

Des impacts significatifs apparaissent lorsque des acteurs majeurs imposent des restrictions substantielles à leur activité. Cela s’illustre également par les chiffres de financement au pétrole et au gaz des banques françaises Crédit Agricole et BNP Paribas, qui ont toutes deux cessé de fournir un soutien obligataire aux producteurs d’hydrocarbures en 2024. Le financement de BNP Paribas au secteur pétrolier et gazier upstream (exploration et production) a par exemple enregistré une diminution de 80 % en 2025 par rapport à l’année précédente (5).

Si les politiques sectorielles dans leur ensemble freinent bien le soutien aux énergies fossiles, une analyse plus fine est nécessaire pour mieux comprendre leur impact. Selon les recherches de HBS, le changement pour les institutions est significatif si les politiques sont :

  • Exhaustives dans leur couverture (couvrant aussi bien le financement des entreprises que le financement de projets, les prêts comme la souscription) ;
  • Transparentes (adossées à des critères mesurables tels que la part des revenus, l’expansion, etc.) ;
  • Planifiées (assorties de calendriers de sortie crédibles, voire d’effets immédiats.

La robustesse d’une politique est un puissant indicateur du comportement réel en matière de prêts. L’étude de HBS suggère que plus la politique est solide, plus la réduction est importante : une amélioration d’un cran de la robustesse de la politique est associée à une baisse de 19 à 24 % du financement charbon de la banque concernée (6). L’étude de l’UdZ suppose également que la relative faiblesse des politiques actuelles sur le pétrole et le gaz par rapport aux politiques charbon explique en partie pourquoi les effets des politiques pétrolières et gazières sont moins visibles (7).

Les politiques ont-elles un effet boule de neige ?

Une autre conclusion importante est que l’impact d’une politique pourrait ne pas se limiter à l’institution qui l’adopte. Elle a également un impact sur ses entreprises clientes et, indirectement, sur d’autres banques. Selon HBS, pour les entreprises, une amélioration d’un cran de l’exposition à une banque dotée d’une politique charbon “entraîne une réduction de 20 % des émissions annuelles de dette” (8). Lorsqu’une institution financière dispose d’une politique restreignant le soutien à un projet minier, il est plus probable que la mine ferme ou ne soit pas construite, le risque de réputation augmentant. Dans un exemple frappant, le directeur financier de Whitehaven Coal, une société australienne d’extraction de charbon, a reconnu qu’il était “de plus en plus difficile, en tant que producteur de charbon, d’attirer des financements externes”. (9)

D’autres recherches ont indiqué que le développement des critères ESG, qui incluent des restrictions pour les secteurs à forte intensité carbone, a entraîné une hausse des prix d’assurance pour les entreprises charbonnières (10).

Les impacts varient en fonction de la taille de l’institution : plus l’institution est grande, plus le signal est clair. En effet, la grande majorité de l’exploration et de la production charbonnières est soutenue par un petit nombre de banques. Par conséquent, ces banques exercent un plus grand pouvoir dans le secteur, ce qui signifie que le retrait d’une seule banque peut avoir un impact considérable. Cela est confirmé par d’autres études, dont l’une conclut que la taille d’une banque impliquée dans un changement de politique, ainsi que sa centralité et son importance dans les réseaux de syndication, ont une influence déterminante sur l’impact de ce changement (11).

Alors que les financements mondiaux des énergies fossiles sont actuellement en hausse, davantage de politiques sont nécessaires pour atteindre un point de bascule. Si un nombre croissant de banques adoptent des politiques robustes sur les énergies fossiles, le coût du maintien du soutien aux énergies fossiles devrait augmenter pour les autres banques, et la recherche d’autres financeurs par les entreprises devrait se complexifier (12). En ce moment, c’est l’inverse qui se produit. En 2024, les chiffres du financement du charbon ont recommencé à augmenter, coïncidant avec le recul des politiques charbon des plus grandes banques — toutes nord-américaines. Cette tendance s’est poursuivie en 2025, lorsque huit banques ont revu leurs politiques à la baisse, dont quatre qui ont abandonné entièrement leurs engagements (13).

Les chiffres mondiaux du financement des énergies fossiles ont également augmenté en 2025, pour la deuxième année consécutive (14). Cela illustre le risque d’une prophétie auto-réalisatrice : en laissant leurs politiques inchangées ou en les affaiblissant, certaines banques créent les conditions permettant la substitution de capital, c’est-à-dire la capacité des institutions dotées de politiques plus permissives à remplacer celles aux ambitions plus élevées comme source de financement pour certains secteurs — souvent qualifiée de talon d’Achille de la finance climatique (15). Il faut y remédier par la réglementation financière internationale et une pression continue sur les institutions financières, y compris les plus grandes, afin qu’elles maintiennent ou améliorent leurs engagements climatiques.

Les politiques sectorielles fonctionnent lorsqu’elles sont bien conçues. Elles réduisent de manière significative le soutien financier au charbon, créent des effets d’entraînement au-delà des institutions qui les adoptent, et ont des impacts très concrets sur les entreprises. Mais leur succès dépend d’une adoption continue et large dans l’ensemble du secteur financier. Reclaim Finance appelle les institutions financières à adopter des politiques robustes sur les énergies fossiles, couvrant de manière exhaustive les secteurs du charbon et du pétrole et gaz, et appelle les institutions financières qui en disposent déjà à les maintenir. Cela doit être complété en urgence par un renforcement de la réglementation internationale afin de consolider les progrès accomplis et de les pérenniser.

Notes :

  1. Carradori, O., von Meyerinck, F., and Sautner, Z. (2025). “Insurers’ Carbon Underwriting Policies.” European Corporate Governance Institute – Finance Working Paper No. 1071/2025. Disponible sur SSRN : https://ssrn.com/abstract=5285182, pp.12-14.
  2. Carradori et al., p. 56.
  3. Voir par exemple The Great Coal Exit | Climate Finance Wiki et le Coal Policy Tracker.
  4. Urgewald, Still Banking On Coal, juin 2025.
  5. Reclaim Finance, Energies fossiles : des signaux encourageants chez les banques françaises, à l’exception de Société Générale, juin 2026.
  6. Green, D., and Vallée, B. (2024). “Can Finance Save the World? Measurement and Effects of Coal Exit Policies by Banks.” Harvard Business School Working Paper. Disponible sur : https://www.hbs.edu/ris/Publication%20Files/draft_Coal_divestment_7a4fa45e-b0db-480c-a805-ccca05efc23b.pdf, p.18.
  7. Green and Vallée, p. 54.
  8. Green and Vallée, p. 3.
  9. Green and Vallée, p. 2.
  10. Guidehouse (2022). “Insurance Market Conditions for the Coal Industry.” Préparé pour le North Dakota Insurance Reserve Fund (NDIRF), mars 2022. Disponible sur : https://www.insurance.nd.gov/sites/www/files/documents/Communications/Reports/NDIRF_Insurance_Study_Guidehouse_Final_March-2022.pdf
  11. Rickman, J., Falkenberg, M., Kothari, S. et al. “The challenge of phasing-out fossil fuel finance in the banking sector”. Nat Commun 15, 7881 (2024). https://doi.org/10.1038/s41467-024-51662-6.
  12. Green and Vallée, p. 6.
  13. Rainforest Action Network et al., Banking On Climate Chaos 2026, juin 2026, p. 52.
  14. Rainforest Action Network et al., Banking On Climate Chaos 2026, juin 2026.
  15. Alperen A Gözlügöl, “Credit Substitution in Sustainable Finance: An Achilles Heel?, Journal of Financial Regulation, 2025. Disponible sur : Credit Substitution in Sustainable Finance: An Achilles Heel? | Journal of Financial Regulation | Oxford Academic

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2026-07-10T11:28:08+02:00