Le PDG de BlackRock, Larry Fink, a publié sa lettre annuelle à ses clients (1), centrée pour la deuxième année consécutive sur des annonces relatives au climat. BlackRock a déclaré vouloir aligner son portefeuille sur une économie “net zéro” et demander aux entreprises d’adopter des modèles d’affaires compatibles avec cette économie. Ces déclarations ne doivent pas cacher l’absence de toute mesure concernant les investissements massifs de BlackRock dans les énergies fossiles et la faiblesse de sa politique d’exclusion du charbon (2).

Les nouvelles mesures donnent une porte de sortie aux grands pollueurs

Bien que ce soit positif que BlackRock ait enfin reconnu son devoir d’agir sur les entreprises qui avancent trop lentement sur le climat, il y a un grand risque que BlackRock ne définisse pas ce qu’il considère comme un retardataire climatique. Les trois critères énoncés pour définir un “risque climatique significatif” sont suffisamment vagues pour que les entreprises évitent de prendre de réelles mesures en faveur du climat. C’est un pas en avant pour BlackRock de mentionner des sanctions de désinvestissement potentiel pour ses portefeuilles en gestion active, mais celles-ci devraient déjà être automatiques pour les retardataires climatiques tels que les entreprises du secteur du charbon qui n’ont pas de stratégies de sortie crédibles. Avec les annonces de Larry Fink, on ne sait pas très bien ce qui sera demandé aux plus grands pollueurs.

En ce qui concerne ses fonds passifs, BlackRock promet d’agir par ses votes aux assemblées générales, mais il est important de souligner que l’engagement doit être couplé à des exclusions immédiates pour les entreprises qui ont encore des plans d’expansion liés aux énergies fossiles. La science climatique exige déjà une diminution immédiate de la production d’énergies fossiles afin de limiter le réchauffement à 1,5°C (3). Nous savons également que depuis 2015, notre budget carbone ne laisse aucune place aux nouvelles centrales à charbon. En attendant, les développeurs de centrales à charbon tels que KEPCO peuvent pourtant toujours faire partie du portefeuille de BlackRock (4).

Se décharger de ses responsabilités

En outre, le ton de la lettre de cette année insiste à plusieurs reprises sur le “choix des clients” et les “préférences personnelles des investisseurs”, comme moyen de repousser toute responsabilité. La lettre n’offre d’ailleurs pas de voie claire quant à la manière dont BlackRock décarbonisera ses portefeuilles. Si BlackRock prend le changement climatique au sérieux, les exclusions nécessaires doivent s’appliquer par défaut. Il ne s’agirait pas de rejeter les choix des clients, mais plutôt de fournir les orientations nécessaires pour assumer ses responsabilités prudentielles et climatiques.

Il est également inquiétant de constater que le point fort de la lettre est la demande de BlackRock aux entrerpises en portefeuille de mettre en place des plans “net zero”. Cette déclaration met toutes les entreprises dans le même panier et ne donne pas la priorité aux grands pollueurs. En outre, elle ne fournit pas de lignes directrices claires sur ce que BlackRock considère comme acceptable pour une inclusion dans ses portefeuilles et laisse donc les entreprises dans l’ignorance. Le risque de ces demandes floues est de permettre à BlackRock de ne pas publier de politiques d’exclusion claires sur les secteurs les plus risqués pour l’environnement et pour les communautés locales, comme le charbon, le pétrole et le gaz non conventionnels ou la déforestation.

Pourquoi les objectifs de neutralité carbone doivent être pris avec des pincettes

Ces écueils expliquent en partie pourquoi le grand discours de BlackRock sur le net zéro devrait être pris avec des pincettes. Une autre raison est la définition même des objectifs “net-zéro”, ou de neutralité carbone. Atteindre la neutralité carbone signifie réduire les émissions de CO2 et capturer les émissions restantes afin d’atteindre zéro émission d’ici 2050. Il n’existe pas de définition ou de standards pour mettre en place un tel plan au sein des entreprises, et il n’y a donc aucun moyen de vérifier que les plans ne s’appuieront pas largement sur des technologies de capture de CO2 non existantes. BlackRock n’indique pas quel scénario devrait être utilisé pour ces plans ni s’ils devront utiliser des scénarios de faible dépassement (5) (“low overshoot” en anglais) et recourir de façon limitée aux technologies de capture du CO2. Il existe donc un risque que BlackRock continue à polluer par ses investissements tout en évitant toute action à court terme.

Pendant ce temps là, un soutien massif au charbon

Nos recherches ont révélé que 85 milliards de dollars d’actifs gérés par BlackRock sont encore investis dans l’industrie du charbon. Parmi ses bénéficiaires figurent certains des plus grands producteurs de charbon du monde, comme Adani, ainsi que 24 milliards de dollars investis dans des entreprises qui ont des plans d’expansion liés au charbon, comme Sumitomo ou KEPCO. La politique charbon extrêmement faible de BlackRock ne couvre que 17 % de l’industrie et s’applique à moins d’un tiers de ses investissements.

La nouvelle promesse de neutralité carbone de Larry Fink pourrait être une étape positive si elle était associée à une action concrète et immédiate permettant d’arrêter tout soutien aux nouveaux projets d’énergies fossiles, à commencer par le charbon. Espérons qu’à l’approche de la COP26, BlackRock annoncera une politique plus ambitieuse et chassera une fois pour toutes les développeurs de charbon.

Pour une analyse plus détaillée des annonces de BlackRock, l’analyse complète de la campagne BlackRock Big Problem (un réseau international faisant pression sur les gestionnaires d’actifs comme BlackRock) peut être consultée ici. La déclaration du réseau se trouve ici.

Notes

1) Lien vers la lettre de Larry Fink à ses clients ici et la lettre aux PDG ici.

2) Les critères actuels d’exclusion du charbon de BlackRock se trouvent ici et notre analyse ici.

3) Le rapport du PNUE sur l’écart de production montre qu’entre 2020 et 2030, la production mondiale de charbon, de pétrole et de gaz devrait diminuer chaque année de 11 %, 4 % et 3 %, respectivement, pour être considérée pour etre cohérent avec une trajectoire 1,5°C.

4) Notre rapport “Un an après : BlackRock, toujours accro aux énergies fossiles” est disponible ici.

5) Des scénarios qui prévoient un dépassement faible des seuils d’émissions permis pour limiter le réchauffement climatique à 1,5°C (certains scénarios se basant sur des hypothèses de dépassement élevé de ces seuils).