Le 22 juillet 2021, Reclaim Finance a publié un rapport qui révèle le lobbying des industries du gaz fossile et du nucléaire pour être intégrées à la taxonomie durable de l’UE. Le rapport met en évidence une opération de lobbying de dizaines millions d’euros qui a poussé la Commission européenne à négliger la science. Il souligne que l’inclusion du gaz et du nucléaire dans la taxonomie de l’UE signifierait “la mort” de celle-ci.

Le gaz fossile et l’énergie nucléaire ne sont pas “durables”

Pour être considérée comme “durable” dans la taxonomie, une activité doit contribuer de manière significative à au moins un des six objectifs environnementaux fixés, sans nuire de manière significative à un aucun autre objectif (principe de “ne pas nuire de manière significative” ou DNSH).

Le gaz fossile nuit “significativement” à plusieurs objectifs de la taxonomie, dont l’atténuation du changement climatique. En effet, le gaz peut émettre plus de gaz à effet de serre (GES) que le charbon et est responsable de fuites massives de méthane. En outre, la production et l’utilisation mondiales de gaz devraient être réduits de manière drastique pour limiter le réchauffement climatique à 1,5°C.

L’énergie nucléaire fait elle aussi peser des menaces importantes sur divers objectifs environnementaux (notamment regardant l’utilisation de l’eau, la prévention de la pollution et la santé des écosystèmes). Outre les risques d’incident, la question du stockage des déchets nucléaires est un obstacle majeur à l’inclusion du nucléaire dans la taxonomie. En outre, d’autres sources d’énergie “faiblement carbonée” sont facilement disponibles, plus rapides à déployer et moins chères.

La stratégie gazière : le lobbying au bulldozer 

776 personnes ont été employées par 182 entreprises et groupes industriels liés au gaz pour faire pression sur l’UE. Ensemble, ces acteurs ont dépensé jusqu’à 78 millions d’euros par an, avec des contributions importantes de majors pétrolières comme Shell, BP Exxon et TotalEnergies.

Les lobbyistes du gaz ont eu plus de réunions (environ + 9,5 %) de janvier 2020 à mai 2021 que de janvier 2018 à juillet 2020. En effet, un précédent rapport de Reclaim Finance montrait que les lobbyistes du gaz avaient eu 295 réunions en 31 mois (environ 9,5 réunions par mois), tandis que les nouvelles données indiquent qu’ils ont eu 323 réunions en seulement 17 mois (19 réunions par mois), soit environ une réunion tous les deux jours.

Cette opération massive de lobbying gazier a bénéficié du soutien d’États d’Europe de l’Est, tels que la Hongrie et la Pologne. Après plusieurs tentatives d’inclusion avortées, la Commission européenne prépare une réglementation spécifique pour faire de la place au gaz dans et/ou à côté de la taxonomie.

La stratégie nucléaire : États, experts et organisations “de la société civile” 

Le secteur nucléaire est composé de beaucoup moins d’entreprises et d’organisations que le secteur gazier. Son opération de lobbying est logiquement beaucoup plus petite – 7,9 millions d’euros par an, 119 personnes de 27 organisations – mais pas moins active.

La fréquence des réunions entre les commissaires européens et les lobbyistes du nucléaire a elle aussi considérablement augmenté, passant de 1,2 à 2,59 réunions par mois.

Le secteur a largement bénéficié du soutien d’États, et notamment de la France, pays dépendant du nucléaire, plaidant avec véhémence pour son inclusion. Alors qu’elle faisait équipe avec des pays de l’Est notoirement favorables au gaz pour promouvoir l’inclusion du nucléaire, la France a sensiblement adouci sa position sur l’inclusion du gaz. L’entreprise publique française EDF a été le plus grand lobbyiste nucléaire individuel. Le rapport souligne également le rôle joué par des groupes “astroturfés”, créés pour imiter des groupes de la société civile, ainsi que par l’expertise et l’influence de l’industrie nucléaire qui s’étendent jusqu’au Centre commun de recherche (CCR) de la Commission européenne.

Le destin du nucléaire est maintenant entre les mains de la Commission européenne et devrait être décidé dans une prochaine série d’actes délégués.

Sauver la taxonomie.. Et les autres législations environnementales européennes 

Reclaim Finance souligne que la taxonomie a été initialement pensée comme une liste basée sur la science, mais que les pressions économiques et politiques ont poussé la Commission à édulcorer cellec-ci. Elle avertit que l’inclusion du gaz et du nucléaire à la taxonomie de l’UE la viderait de toute la crédibilité qui lui reste.

L’ONG appelle la Commission, le Parlement européen et les États membres à exclure le gaz et l’énergie nucléaire. Alors que l’UE définit son agenda environnemental pour les décennies à venir, elle plaide également pour que les lobbyistes des énergies fossiles soient bannis des institutions européennes.

Lire le rapport entier

Précision :

À la suite de la publication du rapport, la société italienne Enel a fourni des informations montrant qu’elle n’a pas fait pression pour que le gaz soit inclus dans la taxonomie européenne et qu’elle a – au contraire – demandé à ce que seules les énergies renouvelables soient incluses. De même, l’énergéticien plaide pour le développement de l’hydrogène “vert”, excluant la production d’hydrogène dit “bleu” (énergies fossiles et CSC) ou gris (énergies fossiles).

Reclaim Finance a analysé le plan de transition d’Enel. L’ONG a noté l’engagement de l’entreprise de sortir du charbon d’ici 2027. L’équipe d’Enel a également confirmé que la société a l’intention de fermer ses centrales à gaz d’ici 2050, mais aucun engagement officiel n’a été trouvé. Reclaim Finance va poursuivre son analyse de la politique d’Enel et pourrait publier un article spécifique en fonction des informations qui lui sont communiquées.

Pour aller plus loin :