Alors que le sixième rapport du GIEC rappelle l’urgence de réduire la production d’énergies fossiles pour préserver le climat, le rapport Banking on Climate Chaos révèle que BNP Paribas, Société Générale, Crédit Agricole et BPCE/Natixis ont alloué près de 350 milliards de dollars aux énergies fossiles entre 2016 et 2021 (1), dont 130 milliards aux 100 entreprises développant le plus de nouveaux projets d’énergies fossiles. Elles font de la France le troisième pays soutien à l’expansion fossile, derrière les Etats-Unis et la Chine. Malgré leurs engagements de neutralité carbone en 2050, à l’exception de celle de la Banque Postale, aucune n’a adopté les mesures permettant de changer la donne (2).
Pas de réel changement de cap
Après avoir financé massivement les énergies fossiles en 2020 – avec un montant 50% plus élevé que la moyenne 2016-2021 – les banques françaises ont opéré des plus faibles transactions en 2021. Il est trop tôt pour s’en réjouir. En effet, leurs financements aux énergies fossiles restent à des niveaux très élevés en 2021 (3) et toujours supérieurs de 2% par rapport à 2016. Mais surtout, BNP Paribas, Société Générale et Crédit Agricole ont contribué dès janvier 2022 à plusieurs opérations financières de grande envergure en faveur de grosses entreprises du pétrole et du gaz telles que BP, TotalEnergies ou le géant saoudien Saudi Aramco. Loin d’être en transition, ces entreprises font partie des 10 principaux développeurs de pétrole et de gaz au monde selon la Global Oil and Gas Exit List (4). Dans le cas de TotalEnergies, ces financements pourraient aider l’entreprise à développer ses très controversés projets de Tilenga et EACOP en Afrique de l’Est (5) que les banques françaises se sont pourtant engagées à ne pas financer directement.

Soutiens des banques entre 2016 et 2021, par secteur non-conventionnel. Source : Reclaim Finance, à partir du Banking on Climate Chaos report 2022.
Un soutien colossal aux majors
BNP Paribas, Crédit Agricole, Société Générale et BPCE/Natixis ont instauré des seuils d’exclusion sans viser spécifiquement l’expansion pétro-gazière. Ainsi, les grandes entreprises pétrolières et gazières, très diversifiées, ne sont pas exclues par les banques françaises alors même qu’elles figurent parmi les principaux développeurs de pétrole et de gaz. Par conséquent, sur l’ensemble des soutiens aux énergies fossiles depuis 2016, BNP Paribas en accorde 30% aux seules 6 majors européennes, figurant au premier rang des soutiens à Shell, BP et Eni (6) et au deuxième rang des soutiens à TotalEnergies, derrière Crédit Agricole (7). Ces financements sont incompatibles avec les engagements de neutralité carbone pris par les banques françaises alors que nous révélions en février que les 6 grandes entreprises pétro-gazières européennes – TotalEnergies, BP, Shell, Eni, Equinor et Repsol – dépassent leur budget carbone pour limiter le réchauffement à +1,5°C en 2038 au plus tard. Au-delà des majors européennes, BNP Paribas et Crédit Agricole figurent toutes deux parmi les 10 principaux soutiens de Saudi Aramco et Petrobras (8), les géants saoudiens et brésiliens, qui figurent pourtant à la troisième et cinquième place des plus grands développeurs upstream au monde.
Rien n’arrête les forages en Arctique
Avec sa politique, BNP Paribas exclut les entreprises “significativement” impliquées dans une partie de l’Arctique (9), mais pas les développeurs. Un seuil à 30% revient à exclure seulement 7 développeurs sur les 28 de la région, soit moins de 30% de l’expansion arctique, n’excluant pas les autres entreprises dont TotalEnergies et Equinor alors qu’elles font pourtant partie des 10 principaux développeurs en Arctique (10). Cette insuffisance sur l’Arctique, et l’absence d’exclusion des développeurs dans la politique énergies fossiles, permettent à BNP Paribas d’être le deuxième soutien de TotalEnergies depuis 2016 avec 5,9 milliards de dollars apportés à l’entreprise et sixième soutien d’Equinor avec 1,2 milliards de dollars apportés depuis 2016, avec des financements accordés à nouveau en 2021 malgré leurs plans d’expansion en Arctique.
Sans seuil d’exclusion des entreprises actives en Arctique, la politique du Crédit Agricole n’exclut qu’un quart de l’expansion pétro-gazière, et permet de garder en portefeuille des entreprises comme Gazprom dont 74% de la production et plus de 50% des plans d’expansion se situent dans la zone Arctique. Crédit Agricole a ainsi les mains libres et figure parmi les principaux soutiens de Gazprom avec 1 milliard de dollars accordés au géant russe depuis l’Accord de Paris.
Les Banques françaises financent encore du pétrole et du gaz de schiste
La Fédération Bancaire Française (FBF) définit un seuil d’exclusion à 30% sur le pétrole et le gaz de schiste, ainsi que sur les sables bitumineux. Société Générale, qui figure parmi les 10 principaux soutiens mondiaux des majors américaines ExxonMobil et Chevron alors qu’elles comptent toutes les deux parmi les trois premiers développeurs de pétrole et de gaz de schiste au monde, a appliqué et renforcé les seuils d’exclusion de la FBF en excluant les entreprises ayant plus de 30% de leur activité d’exploration et production de façon cumulative dans 5 types de pétrole et gaz (12). Bien que plus restrictif, le seuil reste élevé et ne porte pas sur les développements mais sur la production actuelle. Par conséquent Société Générale a octroyé plus de 6 milliards aux 30 principaux développeurs de pétrole et de gaz de schiste entre 2016 et 2021, et est le principal soutien français au schiste en 2021 avec 1 milliard de dollars accordés.
Malgré des engagements de neutralité carbone, les politiques des banques restent très insuffisantes et incomplètes. Plusieurs mesures ont été prises pour réduire les financements accordés au secteur (13) , mais ne portent pas spécifiquement sur les développeurs alors que, comme le rappelle l’AIE dans son scénario Net Zéro, les nouveaux projets d’énergies fossiles sont incompatibles avec un scénario +1.5°C, ils devrait donc être au coeur des politiques d’exclusion des acteurs financiers.