Chaque année, le rapport World Energy Outlook (WEO) de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) dresse un tableau des futurs énergétiques possibles. Il ne s’agit pas de prévisions, mais de scénarios basés sur des hypothèses économiques, technologiques et politiques. Le WEO 2025 (1) marque un tournant. Il introduit de nouvelles perspectives, ravive certaines inquiétudes, mais confirme également que la transition énergétique est inévitable pour maintenir le réchauffement planétaire en dessous des niveaux préindustriels, ce qui requiert la fin de l’expansion des énergies fossiles.
Le WEO 2025 offre une image contrastée. Malgré certaines limites, le message central de son scénario « zéro émission nette » (NZE) reste inchangé. Il demeure la seule trajectoire compatible avec l’Accord de Paris (2). En plus du scénario « politiques déclarées » (STEPS), on trouve une trajectoire « politiques actuelles » (CPS), remise au goût du jour et qui décrit un monde sans ambition climatique. Cette analyse vise à clarifier ce que ces projections impliquent pour le secteur financier.
Le NZE 2025, toujours indispensable pour atteindre l’objectif de 1,5 °C
Le scénario NZE prévoit désormais un dépassement temporaire du seuil de +1,5 °C, avec un pic autour de +1,65 °C avant un retour progressif sous la barre des +1,5 °C d’ici la fin du siècle. Ce changement reflète le constat que les politiques climatiques actuelles, la lenteur des progrès en matière d’efficacité énergétique et les retards pris dans certains projets d’électrification rendent la trajectoire plus difficile à maintenir.
Toutefois, ce changement ne modifie pas la logique sous-jacente du scénario. Le NZE repose toujours sur une réduction très rapide des émissions mondiales de gaz à effet de serre, d’environ 55 % d’ici 2035. Cela résulte principalement du passage à une électricité faiblement carbonée, la capacité mondiale en énergies renouvelables quadruplant d’ici 2035. Les réseaux électriques sont développés à grande échelle, le stockage par batterie est multiplié par 17 et l’efficacité énergétique joue un rôle central. L’électricité devient la colonne vertébrale du système énergétique mondial.
Dans ce contexte, la trajectoire des énergies fossiles est claire. Alors que la demande de charbon, de pétrole et de gaz diminue rapidement, les investissements dans les énergies fossiles en amont se limitent au maintien de la production des champs existants. Aucun nouveau gisement de pétrole ou de gaz n’est nécessaire. Cette conclusion découle d’une simple contrainte physique : la combustion des réserves déjà exploitées suffit à dépasser largement le budget carbone compatible avec un réchauffement de 1,5 °C, voire de 2 °C (3).
Le scénario NZE 2025 accorde toutefois un rôle plus important aux technologies de capture et d’élimination du dioxyde de carbone (4), qui permettraient d’éliminer plusieurs gigatonnes de dioxyde de carbone par an au cours de la seconde moitié du siècle. Mais leur essor repose sur des hypothèses fragiles. Elles sont coûteuses, peu utilisées à l’heure actuelle, et leur efficacité à grande échelle n’a pas encore été prouvée (5). Le scénario lui-même souligne que la réduction des émissions doit rester une priorité, car les technologies d’élimination ne peuvent compenser un retard structurel dans l’action climatique.
Malgré ces ajustements, le scénario NZE conserve ses éléments fondamentaux. Il montre que l’objectif de zéro émission nette d’ici 2050 est techniquement réalisable, mais uniquement au prix d’une réaffectation massive des capitaux vers l’électricité faiblement carbonée, l’efficacité énergétique et les infrastructures. Surtout, il confirme que les investissements dans de nouveaux projets liés aux énergies fossiles sont incompatibles avec une trajectoire climatique durable.
Un consensus scientifique plus large sur le principe « pas de nouveaux champs »
Les conclusions du scénario NZE concernant l’expansion des énergies fossiles ne constituent pas une exception, mais s’inscrivent dans la lignée d’autres scénarios climatiques de référence. Les scénarios du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) compatibles avec une limitation du réchauffement planétaire à 1,5 °C, sans dépassement ou avec un dépassement faible, impliquent tous une sortie rapide du charbon et une baisse significative de la production de pétrole et de gaz à partir de cette décennie (6). Le GIEC souligne que l’utilisation mondiale des combustibles fossiles doit diminuer fortement d’ici 2030 pour conserver une chance réaliste d’atteindre l’objectif de 1,5 °C.
Lorsque les scénarios basés sur des niveaux irréalistes d’émissions négatives sont exclus, cette conclusion devient encore plus stricte. Une analyse de l’Institut international du développement durable (7) conclut qu’aucun nouveau gisement de pétrole ou de gaz ne peut être développé dans le cadre d’une trajectoire compatible avec l’objectif de 1,5 °C. Des travaux récents de l’Institut de la Finance Durable en France (8) parviennent à des conclusions similaires lorsqu’ils comparent différentes trajectoires de production fossile.
En d’autres termes, le principe « pas de nouveaux champs » n’est pas propre au scénario NZE de l’AIE. Il constitue une base commune à toutes les trajectoires climatiques de référence.
Le scénario CPS : une trajectoire du pire à éviter
Le WEO 2025 marque également le retour du scénario “politiques actuelles” (CPS), qui avait été omis des rapports pendant plusieurs années. Ce scénario repose exclusivement sur les politiques déjà inscrites dans la loi, sans tenir compte des engagements climatiques annoncés. Il décrit un monde où tous les efforts ou projets de transition prévus sont gelés, où l’efficacité énergétique stagne et où les combustibles fossiles restent au centre des préoccupations.
Dans le CPS, la demande mondiale en énergie continue d’augmenter fortement. Comme le montre le graphique ci-dessous, la consommation de pétrole et de gaz augmente jusqu’au milieu du siècle. Le charbon diminue, mais trop lentement pour permettre une trajectoire climatique stable. Il en résulte une trajectoire de réchauffement proche de +2,9 °C. Le CPS correspond donc à un scénario de chaos climatique.
Cette trajectoire est également socialement injuste. L’énergie coûte plus cher aux ménages que dans les scénarios NZE et STEPS. L’accès universel à l’électricité et à des méthodes de cuisson propres n’est pas atteint. La pollution atmosphérique reste élevée, avec plus de cinq millions de décès prématurés par an liés à la combustion de combustibles fossiles d’ici 2035.
Surtout, le CPS ignore largement les dynamiques déjà à l’œuvre. Il sous-estime la compétitivité croissante des énergies renouvelables, le rôle central de l’électricité et les avantages économiques de l’efficacité énergétique. Il suppose implicitement que des solutions moins coûteuses et plus efficaces seraient ignorées au profit d’un système énergétique plus coûteux et plus polluant.
Le WEO 2025 ne marque pas un recul sur les questions essentielles. Il met en évidence le fossé croissant entre ce qui est nécessaire pour stabiliser le réchauffement planétaire et ce que les politiques actuelles permettront d’obtenir. Le statu quo, basé sur l’exploitation continue des énergies fossiles, revient à enfermer l’économie mondiale dans une trajectoire de crise.
Pour les institutions financières, le message est clair. Le scénario CPS ne peut servir de référence pour l’allocation des capitaux. À l’inverse, malgré ses limites, le scénario NZE reste la seule boussole pour évaluer les risques climatiques et financiers à long terme. Les acteurs financiers doivent réduire drastiquement leurs financements aux énergies fossiles, mettre immédiatement fin à tout soutien à leur expansion et augmenter massivement les financements en faveur d’un approvisionnement énergétique durable.