BNP Paribas et JPMorgan Chase étaient les seules grandes banques mondiales à publier un ratio de financement de l’approvisionnement énergétique (ESFR) en 2024. À la fin de l’année 2025, quatre autres banques les avaient imitées. L’ESFR mesure la part des financements accordés par une banque dans l’approvisionnement en énergie soutenable, comme l’électricité issue de l’éolien ou du solaire (1), par rapport aux énergies fossiles. Il donne un aperçu de l’action climatique de la banque. Aujourd’hui, six banques publient cet indicateur, sa méthodologie, ou se sont engagées à le faire à moyen terme. Malgré leurs approches différentes, certaines caractéristiques communes émergent, tout comme des lacunes qui pourraient nuire à leur crédibilité. Un fossé régional se creuse également, les banques européennes et nord-américaines adoptant des approches très différentes. Cette analyse examine ces différences et met en évidence les points forts, les failles et les distorsions de ces méthodologies.
Pour éviter les pires effets du dérèglement climatique, deux changements majeurs doivent être opérés dans les investissements énergétiques mondiaux : une diminution rapide des investissements dans les énergies fossiles et une augmentation drastique de l’approvisionnement en énergies soutenables, principalement sous forme d’électricité. Si le monde veut atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 et limiter le réchauffement climatique à 1,5°C, comme le décrit le scénario « Net Zero Emissions » (NZE) de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), les banques devraient allouer six dollars à l’approvisionnement en électricité soutenable pour chaque dollar alloué aux énergies fossiles d’ici 2030 (un ESFR de 6:1) (2). Or, nos recherches montrent qu’entre 2021 et 2024, les 65 plus grandes banques mondiales n’ont alloué que 42 cents à l’approvisionnement en électricité soutenable pour chaque dollar alloué aux énergies fossiles (un ESFR de 0,42:1). Les banques ont donc encore un long chemin à parcourir.
Comment le ratio de financement de l’approvisionnement énergétique est devenu une référence
L’ESFR a pris de l’ampleur ces dernières années. Des institutions de premier plan telles que Bloomberg New Energy Finance (BNEF), l’Autorité bancaire européenne (EBA), la Science Based Targets Initiative (SBTi), le World Resources Institute (WRI) et l’Institut Louis Bachelier (ILB) ont de plus en plus étudié l’ESFR comme un indicateur de l’action climatique des banques (3). La pression des actionnaires a considérablement accéléré cette tendance. En 2024 et 2025, le New York City Comptroller (NYCC), qui supervise les fonds de pension publics de la ville, et SHARE ont déposé des résolutions appelant les grandes banques nord-américaines à publier un « ratio d’approvisionnement en énergie propre », sans prescrire de méthodologie. Ces négociations ont conduit des banques telles que JPMorgan Chase, Citi, Scotiabank et RBC à publier leurs ratios, ou à s’engager à le publier. Comme l’a fait remarquer le NYCC, cet indicateur est en passe de devenir une norme de reporting et un outil essentiel permettant aux investisseurs de juger si les banques réorientent leurs financements à un rythme compatible avec les objectifs climatiques mondiaux (4).
Des approches divergentes de part et d’autre de l’Atlantique
BNP Paribas et Crédit Agricole sont les seules grandes banques mondiales qui à la fois publient leur ratio actuel et s’engagent à atteindre des objectifs de 9:1 d’ici 2030 et 2028, respectivement (5). Le Groupe Banque Populaire Caisse d’Épargne (BPCE) publie également son ratio actuel, mais n’a pas fixé d’objectif à moyen terme (6). Cependant, ces trois approches reposent sur des définitions restreintes des activités liées aux énergies fossiles, une couverture incomplète des instruments financiers et des méthodologies opaques (voir tableau 1).
Les trois banques françaises limitent la composante « énergies fossiles » du ratio à certains segments de la chaîne de valeur du pétrole et du gaz, laissant de nombreuses activités importantes hors du champ du calcul. Le Crédit Agricole n’inclut que l’extraction, BNP Paribas couvre l’extraction, la production et le raffinage, et le Groupe BPCE couvre l’extraction et le raffinage. Des secteurs importants tels que le gaz naturel liquéfié (GNL) et la production d’électricité à partir de gaz fossile sont totalement exclus. En outre, leurs ratios sont basés uniquement sur l’exposition au crédit, omettant les financements facilités par le biais des obligations et des actions. Entre 2021 et 2024, ces activités ont pourtant représenté 36 % du soutien aux énergies fossiles de BNP Paribas, 27 % de celui du Crédit Agricole et 23 % de celui du Groupe BPCE (7), ce qui signifie que leurs ratios sous-estiment considérablement leur soutien réel aux énergies fossiles. De plus, aucune des trois banques ne publie la méthodologie détaillée du calcul de son ratio, ce qui rend leurs calculs opaques, en particulier en ce qui concerne les technologies considérées comme « vertes » dans le cas du Crédit Agricole.
De l’autre côté de l’Atlantique, la situation est différente. Les banques états-uniennes Citi et JPMorgan Chase publient leurs ratios actuels ainsi que leurs méthodologies détaillées mais ne fixent pas de cible à moyen terme (8). La banque canadienne RBC publie sa méthodologie, mais pas le ratio résultant (9). Ces méthodologies ont notamment pour atout de couvrir une plus grande partie de la chaîne de valeur des combustibles fossiles (bien que Citi ne précise pas explicitement si cela inclut le GNL) et d’intégrer à la fois les prêts et les souscriptions d’obligations, ce qui offre une vue plus complète du financement des énergies fossiles (voir tableau 1).
Toutefois, la crédibilité de ces ratios est affaiblie par l’inclusion de technologies liées aux énergies fossiles dans la catégorie « bas carbone », ou par l’inclusion de secteurs sans rapport avec l’approvisionnement énergétique. Citi et JPMorgan Chase incluent tous deux l’hydrogène fossile et certains projets de capture et de stockage du carbone dans la catégorie « bas carbone » (10). JPMorgan Chase inclut même l’électricité produite à partir de centrales fossiles équipée de dispositifs de capture du carbone. L’inclusion par RBC du « financement de la décarbonisation » est également problématique, car elle englobe des activités telles que la fabrication de ciment et d’autres processus industriels qui ne sont pas liés à l’approvisionnement énergétique. JPMorgan Chase inclut également les chargeurs publics de véhicules électriques (VE) dans la catégorie « bas carbone », tandis que leurs équivalents fossiles, tels que les stations-service, ne sont pas couverts par la catégorie fossile (11). Ces choix méthodologiques gonflent artificiellement la part « bas carbone » du ratio et surestiment le soutien des banques à la transition énergétique.
Si des progrès ont été réalisés en 2025 en matière d’adoption de l’ESFR par les banques, il reste encore beaucoup à faire. Une transition énergétique globale, rapide et juste, vers un système énergétique soutenable est essentielle, et les banques devraient soutenir cette transformation au lieu de perpétuer le système basé sur les énergies fossiles. Pour cela, les banques doivent publier leur ESFR et fixer une cible pour 2030 compatible avec une trajectoire de neutralité carbone. Cela nécessite de réduire le financement des énergies fossiles, en mettant immédiatement fin à tout soutien à leur expansion, tout en accélérant le financement de l’approvisionnement énergétique soutenable. La méthodologie ESFR doit être transparente et robuste : couvrir tous les produits et services de financement des énergies fossiles sur toute la chaîne de valeur, et s’appuyer sur un périmètre d’alternatives réellement soutenables.
Tableau 1. Résumé des atouts et des faiblesses des ESFR des banques
| Banque | Atouts | Faiblesses |
|---|---|---|
| BNP Paribas |
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| Crédit Agricole |
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| Citi |
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| Groupe BPCE |
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| JPMorgan Chase |
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| Royal Bank of Canada |
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