Fonds de réserve pour les retraites : encore de l’argent public pour les fossiles

Le Fonds de réserve pour les retraites (FRR) a actualisé sa politique d’exclusion des énergies fossiles mi-décembre (1). Les faibles mesures annoncées ne prévoient pas d’arrêt des investissements aux entreprises qui développent de nouveaux projets pétroliers et gaziers, comme TotalEnergies. L’investisseur public n’adopte presque aucune des recommandations d’un rapport publié par Reclaim Finance en juillet, qui soulignait déjà les failles des engagements climatiques du FRR. Le FRR risque donc de poursuivre des investissements qui exacerbent les risques climatiques, en contradiction avec son devoir fiduciaire. Pour protéger les futures retraites, l’institution doit cesser ses soutiens aux développeurs pétro-gaziers, et considérer des critères climatiques basés sur la science pour sélectionner ses gestionnaires d’actifs, pour éviter de confier ses investissements à BlackRock par exemple.

Le FRR est un fonds public de 20 milliards d’euros d’actifs (à fin 2024) placés sur les marchés financiers et dont les réserves peuvent être affectées au financement de la correction de déséquilibres financiers conjoncturels des retraites. Actuellement, il contribue cependant à financer les dettes publiques liées à la sécurité sociale.

Le robinet reste ouvert pour les investissements pétro-gaziers

Seules deux restrictions d’investissement concernant l’industrie pétro-gazière sont annoncées par le FRR, et elles se limitent aux hydrocarbures non-conventionnels (2) : un abaissement du seuil d’exclusion de 20 % à 10 % du chiffre d’affaires et l’arrêt des financements directs aux nouveaux projets fossiles non conventionnels. Cette dernière mesure a une portée quasi-inexistante car le FRR apporte ses soutiens aux entreprises presque exclusivement par des investissements en actions et en obligations, non concernés par la mesure. 

Le pétrole et le gaz conventionnels sont toujours totalement absents des exclusions du FRR. Pourtant, la science et l’Agence internationale de l’énergie sont clairs : tout nouveau champ pétrolier et gazier compromet nos chances de limiter le réchauffement à 1,5°C (3), la trajectoire visée par le FRR (4). Le standard Science Based Targets pour les institutions financières souligne également l’importance d’un arrêt des financements aux nouveaux projets de pétrole et de gaz (5). 

Concrètement, le FRR peut encore utiliser de l’argent public pour investir dans des entreprises pétro-gazières comme TotalEnergies, Saudi Aramco et Eni, contribuant à financer leurs nouveaux projets dangereux pour le climat. 

Si le FRR souhaite remplir son mandat de « participer au financement des retraites », alors protéger ses investissements des risques financiers liés au changement climatique est une obligation. Cela implique d’adopter une politique prévoyant un arrêt immédiat des soutiens à l’expansion pétro-gazière, comme l’ont déjà fait plusieurs investisseurs institutionnels. L’Ircantec, régime de retraite complémentaire des agents contractuels de droit public, n’investit plus dans les développeurs de projets pétro-gaziers. Plusieurs assureurs-vie ont également pris un engagement similaire concernant leurs investissements obligataires, puisque les obligations sont une des principales sources de financement des développeurs fossiles (6). 

Un dialogue actionnarial inexistant avec le secteur pétro-gazier ?

Pour justifier sa poursuite d’investissements pétro-gaziers, le FRR prétend engager les entreprises du secteur mais n’évoque aucune action concrète, ce qui questionne la crédibilité de sa démarche. Le FRR ne formule même pas de demande explicite aux entreprises sur la nécessité de mettre fin à leur expansion.

C’était pourtant l’occasion pour le FRR de définir une stratégie d’escalade avec des échéances et des actions précises, et de prévoir des votes d’opposition systématiques aux résolutions proposées par les dirigeants des développeurs fossiles (7).

Quelques rares avancées sur le charbon thermique, mais toujours rien sur le charbon métallurgique

Le FRR comble certaines lacunes concernant le secteur du charbon thermique. L’institution abaisse le seuil d’exclusion des entreprises liées au charbon thermique de 5 % à 1 % du chiffre d’affaires. Et le FRR exclut désormais les entreprises qui développent de nouvelles infrastructures liées au charbon thermique, sans préciser si cela inclut les mines, en plus des développeurs de centrales électriques à charbon déjà exclus. 

Mais le fonds public échoue toujours à définir des restrictions d’investissements ou un engagement spécifique pour le charbon métallurgique, alors qu’il pose un risque climatique majeur et que les technologies de décarbonisation sont maintenant disponibles. 

L’inaction face aux pratiques climaticides des gestionnaires d’actifs

D’autres annonces manquent à l’appel dans cette nouvelle politique du FRR. L’institution n‘adopte toujours pas de critères climatiques basés sur la science pour sélectionner ses gestionnaires d’actifs externes ou de démarche de dialogue crédible avec ces acteurs. En particulier, le FRR ne fixe aucune demande concernant la politique énergies fossiles de ses gérants externes.  

Le FRR a récemment rejoint une coalition d’investisseurs institutionnels engageant leurs gestionnaires sur le climat (8), mais sans critère robuste, l’institution peut continuer de confier la gestion d’investissements publics à des gestionnaires d’actifs aux pratiques climaticides, comme il le fait déjà avec BlackRock.  

A l’inverse, d’autres investisseurs institutionnels montrent l’exemple en prenant leurs distances avec les gérants exacerbant le réchauffement. Préfon, la caisse nationale de prévoyance de la fonction publique, a récemment déréférencé 13 fonds de sa gamme d’unités de compte pour son produit d’assurance vie, dont un fonds de BlackRock, en raison de pratiques durables insuffisantes. De son côté, l’Ircantec demande à ses gérants un plan de sortie du charbon et une politique spécifique aux développeurs fossiles. Et en Europe, le mouvement se généralise : les fonds de pension néerlandais PFZW et PME ont retiré des mandats à BlackRock, évoquant des préoccupations liées à la durabilité. 

Il est temps pour le FRR de respecter sérieusement son ambition d’être un investisseur responsable. L’institution doit immédiatement cesser les nouveaux investissements aux développeurs fossiles et voter systématiquement contre leurs directions aux assemblées générales. Le FRR doit aussi engager une démarche structurée de sélection et d’engagement climatique de ses gestionnaires externes.

Notes :

  1. Fonds de réserve pour les retraites, Communiqué de Presse, Le FRR renforce sa politique d’exclusion des énergies fossiles, 12/12/2025 
  2. Le FRR a par ailleurs actualisé sa définition des hydrocarbures non conventionnels en incluant le gaz de schiste. 
  3. Les projections de l’Agence internationale de l’énergie, dans son scénario Net Zero Emissions by 2050 (scénario NZE), montrent qu’il est possible de répondre aux besoins énergétiques et de tenir l’objectif 1,5°C, et que cela passe notamment par l’arrêt des nouveaux projets de charbon thermique et des nouveaux champs pétro-gaziers. 
  4. Fonds de réserve pour les retraites, Stratégie ISR 2024-2028 
  5. SBTi, Financial Institutions Net-Zero Standard, 2025. Selon le nouveau standard, les institutions financières qui souhaitent faire valider leurs objectifs climatiques par la SBTi doivent mettre immédiatement fin au financement de nouveaux projets liés à la production de pétrole et de gaz et aux infrastructures GNL, et d’ici 2030 pour les financements corporate. 
  6. Rapport Banking On Climate Chaos 
  7. Les bonnes pratiques parmi les investisseurs consistent à voter systématiquement contre les réélections d’administrateurs et la rémunération des dirigeants pour les tenir responsables de leur incapacité à adopter une stratégique climatique adéquate.  
  8. Agefi, 22 octobre 2025, Six institutionnels français rejoignent une coalition sur l’engagement climatique des gérants  

lire aussi

2026-02-06T10:09:53+01:00