En actualisant sa politique relative aux énergies fossiles fin janvier (1), l’Établissement de Retraite Additionnelle de la Fonction Publique (ERAFP) a manqué une occasion de rompre véritablement avec le développement des énergies fossiles. Si l’institution arrête les investissements obligataires pour une majorité de développeurs de nouveaux champs pétroliers et gaziers, des exceptions persistent pour certains d’entre eux, dont TotalEnergies. Les mesures adoptées omettent également deux sujets majeurs : le gaz naturel liquéfié et la sélection climatique des gérants externes. Reclaim Finance salue les nouveaux engagements de l’ERAFP mais l’appelle à cesser l’ensemble de ses soutiens à l’expansion fossile pour protéger les retraites des fonctionnaires des impacts du changement climatique.
L’ERAFP est l’établissement public qui gère le régime de retraite additionnelle des fonctionnaires titulaires de l’État et des fonctions publiques territoriale et hospitalière, ainsi que des magistrats. Fin 2024, le régime gère 48 milliards d’euros d’actifs placés sur les marchés financiers. En 2025, Reclaim Finance dévoilait dans un rapport que l’ERAFP et d’autres acteurs des retraites françaises continuaient de soutenir le développement des énergies fossiles, à travers leurs investissements, leurs votes, et leur choix de gérants d’actifs.
Un arrêt partiel des investissements obligataires pétroliers et gaziers
L’ERAFP annonce un avancement de l’arrêt des investissements obligataires dans les entreprises développant de nouveaux champs pétro-gaziers à 2026, contre 2030 précédemment. Cette mesure est bienvenue car elle concerne la grande majorité des producteurs et développeurs pétroliers et gaziers. Toutefois, l’ERAFP peut toujours réaliser des investissements dangereux pour le climat car une exception est prévue jusqu’en 2030 pour les entreprises européennes dont les dépenses d’investissement alignées sur la taxonomie verte européenne représentent au moins 25 %, en moyenne sur les trois dernières années.
Concrètement, l’ERAFP peut toujours investir jusqu’en 2030 dans les obligations de grandes entreprises pétro-gazières comme TotalEnergies (2) et Repsol, alors que ces produits financiers constituent l’une de leurs principales sources de financement pour les activités fossiles (3) et que ces entreprises sont parfois parmi les plus grands producteurs pétro-gaziers au monde (4).
L’exception géographique prévue n’est pas conforme aux scénarios du GIEC et au scénario Net Zero Emissions by 2050 (NZE) de l’Agence internationale de l’énergie qui soulignent le besoin global de stopper le développement de nouveaux champs pétroliers et gaziers pour limiter le réchauffement à 1,5°C, la trajectoire visée par l’ERAFP (5). Pour garantir la sécurité énergétique (6), comme le vise aussi l’institution, il est urgent de mettre un terme à notre dépendance aux énergies fossiles, qui sont très majoritairement importées. Pour cela, les investissements dans les énergies soutenables sont nécessaires mais ne peuvent être basés uniquement sur les investissements taxonomiques : ils doivent être fléchés vers les activités soutenables, et non pas accordés aux entreprises qui s’en servent pour financer leurs activités fossiles.
Par ailleurs, les nouveaux engagements de l’ERAFP ne concernent pas le transport et la distribution de pétrole et de gaz, dont les nouveaux terminaux d’exportation de gaz naturel liquéfié alors que leur expansion menace à la fois le climat, la biodiversité et la santé des communautés locales. A l’inverse, l’Ircantec et plusieurs assureurs-vie dont MAIF et MACIF n’investissent plus dans les obligations des développeurs de ces terminaux.
Des gérants d’actifs externes dangereux pour le climat
L’ERAFP délègue la gestion de 70% de ses investissements à des gestionnaires d’actifs externes. Certains ont des pratiques nocives, comme BlackRock, un soutien indéfectible de l’industrie fossile, également connu pour ses reculs climatiques (7). Leurs pratiques sapent les efforts climatiques de l’ERAFP, et exacerbent les risques financiers systémiques liés au climat qui menacent l’économie globale, les portefeuilles, et nos futures retraites.
Pourtant, la nouvelle politique de l’ERAFP ne comporte aucun critère de sélection des gérants externes concernant leurs soutiens fossiles. L’ERAFP a récemment rejoint une coalition d’investisseurs institutionnels engageant leurs gestionnaires sur le climat (8), mais ne dispose toujours pas d’une démarche structurée de sélection et d’engagement climatique de ses gérants externes et n’exige pas d’eux un arrêt des nouveaux investissements dans l’expansion fossile.
Plusieurs investisseurs institutionnels se mobilisent déjà. Par exemple, les fonds de pension néerlandais PFZW et PME ont retiré des mandats à BlackRock pour des raisons liées à la durabilité fin 2025. Plus récemment, Préfon, la caisse nationale de prévoyance de la fonction publique, a déréférencé 13 fonds de son produit d’assurance vie, dont un fonds BlackRock, à cause de leurs pratiques durables insuffisantes.
Le grand flou sur le dialogue actionnarial et les votes
Malgré l’adoption de nouvelles mesures restrictives représentant un progrès (9), l’ERAFP maintient volontairement certaines entreprises pétro-gazières dans son portefeuille d’actions, sans définir de stratégie précise pour mettre un terme à leur expansion fossile.
L’ERAFP ne prévoit toujours pas de règle de vote systématique pour les entreprises poursuivant l’expansion fossile, comme des votes contre la réélection des administrateurs et la rémunération des dirigeants (10). L’institution risque donc l’incohérence en soutenant la direction d’entreprises dans lesquelles elle refuse aujourd’hui d’investir. L’institution n’adopte pas non plus de stratégie d’escalade avec des actions et des échéances précises pour engager ces entreprises.
Les nouveaux engagements de l’ERAFP vont dans la bonne direction, mais il reste encore du chemin à parcourir pour mettre un terme à l’ensemble de ses soutiens à l’expansion fossile. Pour protéger les retraites actuelles et futures des fonctionnaires, l’institution doit prendre des mesures robustes concernant ses investissements, ses votes et le choix de ses gérants externes.