En 2025, des investisseurs institutionnels européens et nord-américains se sont mobilisés de manière inédite pour inciter leurs gestionnaires d’actifs externes à mieux gérer les risques liés au climat. Ces initiatives sont indispensables à l’heure où les soutiens massifs des gestionnaires d’actifs aux énergies fossiles se poursuivent voire s’intensifient et alimentent une crise climatique toujours plus menaçante. Cependant, la majorité des investisseurs institutionnels reste encore trop silencieuse. Reclaim Finance revient sur les exemples à suivre, et appelle tous les investisseurs institutionnels à renforcer leur engagement et leurs critères climatiques de sélection des gestionnaires externes, en cohérence avec leur devoir fiduciaire.
Les investisseurs institutionnels ont une obligation fiduciaire claire : agir dans le meilleur intérêt de leurs bénéficiaires et/ou clients, tant aujourd’hui que sur le long terme. Or, le changement climatique est l’une des principales menaces qui pèsent sur l’économie. Le réchauffement pourrait causer une perte de 50% du PIB entre 2070 et 2090 [1], et une chute de 40 à 50 % de la valeur des actions mondiales d’ici le milieu du siècle [2]. Au-delà de cet aspect économique, chaque fraction de degrés de réchauffement planétaire supplémentaire entraine une dégradation des conditions de vie.
Les investisseurs institutionnels ont donc une responsabilité majeure dans la réduction des risques et impacts climatiques. Ils peuvent notamment utiliser leur influence en tant que client pour inciter leurs gestionnaires d’actifs externes à intensifier leur action climatique de manière globale. Cela nécessite de regarder au-delà de la simple application des engagements climatiques de chaque client aux actifs délégués.
Des gestionnaires d’actifs qui exacerbent les risques et les impacts climatiques
La plupart des grands gestionnaires d’actifs affichent des pratiques climatiques désastreuses, sapant les efforts de leurs clients investisseurs institutionnels engagés en faveur de la transition.
Une étude récente de Reclaim Finance montre que la plupart des grands gestionnaires continue de soutenir massivement les entreprises développant les énergies fossiles. Ainsi, les 30 gestionnaires analysés ont investi au moins 16,9 milliards de dollars dans des obligations récemment émises par les plus grands développeurs fossiles. Certains, comme BlackRock et Amundi, ont même augmenté ces investissements par rapport à l’année précédente. Et 81 % des votes de ces gérants ont validé les actions des conseils d’administration de ces entreprises, cautionnant leurs plans d’expansion fossile.
Plusieurs gestionnaires ont aussi quitté des alliances climatiques internationales comme la Net Zero Asset Managers (NZAM), récemment relancée avec des exigences affaiblies, ou l’initiative Climate Action 100+ (CA100+), envoyant un signal négatif sur la poursuite de leur action climatique déjà insuffisante.
Sélectionner ses gérants externes sur la base de critères climatiques robustes
En 2025, plusieurs institutionnels ont retiré des mandats à des gestionnaires d’actifs pour cause de préoccupations liées à la durabilité. Les fonds de pension néerlandais PFZW et PME ont retiré des mandats à BlackRock, tandis que le britannique The People’s Pension et le danois Akademiker Pension ont fait de même pour des mandats confiés à State Street. En France, Préfon, la caisse nationale de prévoyance de la fonction publique, a déréférencé 13 fonds de son produit d’assurance vie, dont un fonds BlackRock [3]. Plusieurs articles de presse ont indiqué que d’autres changements de gestionnaires par des investisseurs institutionnels auraient aussi eu lieu sans communication publique.
Outre-Atlantique, l’ancien contrôleur financier de la ville de New York, Brad Lander a recommandé à trois fonds de pension de la ville de mettre fin à leurs relations avec BlackRock en raison de sa stratégie climatique inadéquate [4].
Certains investisseurs institutionnels indiquent publiquement leurs critères climatiques de sélection, évitant ainsi de se séparer après coup de certains gérants. Ainsi, l’assureur français MAIF ne confie plus de nouveaux investissements aux gestionnaires qui n’auraient pas défini de stratégie de sortie progressive du charbon thermique d’ici 2030 [5]. De son côté, en avril dernier, le contrôleur des fonds de pension de la ville de New York a publié une liste d’attentes climatiques pour les gestionnaires, sur lesquelles il se basera pour accorder ses futurs mandats [6].
Ces initiatives vont dans la bonne direction, mais elles doivent se multiplier pour peser véritablement sur les gérants d’actifs.
Inciter les gérants d’actifs à évoluer par un dialogue actif et une escalade progressive
Certains investisseurs institutionnels ont lancé un dialogue avec les gestionnaires. En février 2025, une coalition d’acteurs représentant 1 500 milliards de dollars d’investissements a publié une déclaration appelant les gérants à élaborer une stratégie robuste d’engagement pour faire face aux risques climatiques [7]. En août dernier, les responsables financiers de 17 Etats démocrates états-uniens ont demandé aux grands gestionnaires américains de réaffirmer leur engagement à gérer des risques climatiques [8]. Et plus récemment, 42 investisseurs institutionnels ont appelé les gestionnaires à participer à l’alliance Net Zero Asset Managers [9].
Ces initiatives sont bienvenues puisque l’influence des investisseurs institutionnels est démultipliée lorsqu’elle est exercée publiquement et collectivement. Toutefois, il est essentiel que le dialogue se concentre sur des demandes d’actions concrètes pour les gestionnaires, comme la fin des soutiens fossiles, et pas seulement sur des principes généraux ou l’appartenance à des coalitions climatiques dont les exigences sont souvent faibles.
Par ailleurs, sans sanctions prévues, le dialogue risque d’être infructueux. Pour être crédibles, les investisseurs institutionnels doivent adopter une stratégie d’escalade précise, indiquant aux gérants qu’ils ne se verront confier de nouveaux actifs qu’à condition de respecter de leurs critères climatiques.
Face aux risques climatiques, les investisseurs institutionnels doivent utiliser tous les leviers à leur disposition, dont l’influence auprès des gestionnaires d‘actifs. Leurs demandes doivent porter prioritairement sur la fin des soutiens à l’expansion fossile, à la fois à travers les nouveaux investissements réalisés et les votes de soutiens à la direction des entreprises.