Reclaim Finance et 8 autres organisations interpellent par une lettre ouverte les actionnaires de Total parmi lesquels figurent le groupe AXA ou encore le gestionnaire d’actifs Amundi. Ils les y appellent à voter en cohérence avec leurs propres engagements climatiques, contre la stratégie « climat » de la major pétrolière et contre la reconduction du mandat de Patrick Pouyanné à la tête du groupe.

Le plus gros pollueur du CAC40 tiendra son Assemblée générale le 28 mai prochain. Les actionnaires auront à se prononcer sur deux votes d’une extrême importante pour la planète et les populations : d’une part, un vote consultatif sur la stratégie climat de Total et notamment ses objectifs à l’horizon 2030, sur le principe du « Say on Climate » ; d’autre part, un vote pour le renouvellement jusqu’en 2024 du mandat de Patrick Pouyanné à la tête de Total.

Nous avons analysé point par point la stratégie climat proposée par P.Pouyanné, afin de juger de son alignement avec les objectifs climatiques internationaux adoptés par une majorité des acteurs financiers. Exprimé dans un briefing, le verdict est sans appel : les objectifs de Total à l’horizon 2030 sont très (trop) loin du compte. L’objectif de baisse de l’intensité carbone des produits vendus est au moins trois fois en deçà de ce qu’il faudrait, Total n’a pas d’objectif précis de baisse des émissions de scope 3 (qui représentent pourtant 90 % des émissions du groupe) et ne précise pas non plus le poids des technologies, industrielles et naturelles, de captage et de stockage qui seront utilisées pour atteindre les objectifs du groupe.

Pour Chris Hohn, l’investisseur pourtant à l’origine du Say on Climate, cela ne fait aucun doute, les actionnaires doivent voter contre la stratégie climat et la reconduction de Patrick Pouyanné à la tête du groupe : «Des objectifs à cinq ans sont essentiels. Sans objectifs à court terme, nous n’arriverons à rien, nous aurons de vagues engagements qui n’aboutiront à rien. Ces objectifs et un plan pour les soutenir sont fondamentaux pour le changement dont nous avons besoin. C’est faire preuve de greenwashing et d’une hypocrisie absolue que de dire que nous soutenons toutes ces bonnes choses sur le climat et de soutenir ensuite des plans qui ne mènent à aucune réduction. (…) Il est évident que les actionnaires devraient voter contre les plans de transition proposés par Shell et Total et contre les administrateurs. Il est important que le monde dénonce les investisseurs qui ne le font pas, en leur jetant la honte et leur refusant de faire des affaires avec eux.»

En effet, alors que les productions de pétrole et de gaz doivent baisser de 4% et 3% par an de 2020 à 2030 pour limiter le réchauffement à 1,5°C, Total prévoit d’augmenter de 30% sa production de gaz d’ici entre 2019 et 2030 sans baisser significativement sa production de pétrole. En 2030, Total consacrera encore 80% de ses capex aux énergies fossiles et cherche à étendre son empire pétrolier et gazier en Arctique et en Afrique, au détriment des écosystèmes et des populations sur son chemin.

Pour Stéphane Voisin, membre de la plateforme européenne sur la finance durable et auteur de Detox Finance : «Total a pris des engagements important en faveur du climat mais le groupe doit maintenant démontrer sa capacité à développer ses relais de croissance en dehors des énergies fossiles ; à ce titre l’engagement de Total dans le projet d’oléoduc EACOP et dans le projet Tilenga sont deux exemples préoccupants de la difficulté du groupe à respecter ses engagements vis-à-vis de l’Accord de Paris »

Malgré les insuffisances criantes du plan climat de Total, nous nous attendons à voir certains actionnaires redoubler d’imagination pour justifier leur soutien à la stratégie climat de Total et à Patrick Pouyanné. AXA et Amundi par exemple : en 2020, en incohérence avec leurs engagements climatiques, ils ont choisi de voter contre la résolution déposée par 11 investisseurs (dont Meeschaert et La Banque Postale Asset Management) demandant à Total de préciser ses objectifs climatiques. Cette année, ces AXA et Amundi pourraient être tentés de voter de nouveau en soutien de Total pour saluer l’effort de consultation ou pour soutenir la « démarche de progrès de l’entreprise”… même si le compte n’y est pas du tout.

Ce manque de réaction des actionnaires face au greenwashing de Total n’est pas anodin. On voit bien que les acteurs financiers ont du mal à accepter que face à l’urgence climatique, la production de pétrole et de gaz doit diminuer et qu’il y a zéro place pour les velléités d’expansion dans les énergies fossiles. Tous font le dos rond à l’idée d’adopter un plan de sortie progressif (mais à engager sans tarder !) du pétrole et du gaz.

Qu’ils le veuillent ou non, c’est le sens de l’histoire et nos organisations y veilleront. Nous suivrons donc de près la manière dont les différents actionnaires se positionneront lors de l’AG de Total. Dès jeudi, nous interrogerons AXA lors de son Assemblée Générale pour savoir si l’assureur-actionnaire compte refaire la même erreur qu’en 2020 ou voter en cohérence avec son engagement à atteindre la neutralité carbone suivant une trajectoire 1,5°C à l’horizon 2050.

Alors que la crise climatique s’aggrave, la politique des petits pas privilégiée par les acteurs financiers n’est plus admissible. Nous envisagerons de prendre des mesures contre ceux qui se contentent de parler climat au lieu de plancher sur leurs politiques de sortie du pétrole et du gaz, en cohérence avec leurs engagements climatiques si souvent soulignés.

Une copie de la lettre et du briefing a également été envoyée aux agences de vote ISS, GlassLewis et Proxinvest.

Notre lettre aux actionnaires de Total