Alors que l’énergie est utilisée par Donald Trump comme levier de domination géopolitique, la dépendance de l’Europe (1) au gaz naturel liquéfié (GNL) états-unien met en danger son autonomie stratégique. Et ce, avec l’appui des banques européennes qui soutiennent l’expansion du GNL aux Etats-Unis. À l’heure des grands bouleversements géopolitiques, les banques doivent choisir : soutenir l’autonomie stratégique européenne ou contribuer à sa vassalisation énergétique.
Les États-Unis dominent désormais le marché mondial du GNL (2), avec davantage de projets de terminaux d’exportation prévus que tout autre pays (3). Leur principal client : L’Union européenne (UE), qui a importé 57 % de son GNL depuis les États-Unis en 2025 — une part qui pourrait atteindre 80 % à l’horizon 2030 (4). La réduction progressive de la dépendance européenne au gaz russe s’est ainsi opérée au prix de l’émergence d’une nouvelle dépendance, cette fois au GNL états-unien. Aux conséquences climatiques d’un tel choix (5) s’ajoute désormais un risque géopolitique majeur : celui de la subordination de l’Europe aux intérêts états-uniens (6). Un risque reconnu par le Commissaire européen à l’énergie, Dan Jørgensen, qui a lui-même averti que les menaces du président états-unien constituaient un « signal d’alarme » pour la sécurité énergétique européenne (7).
Autonomie européenne : quand les banques financent la dépendance au GNL états-unien
Alors que l’Europe érige l’autonomie stratégique et la compétitivité industrielle en priorités politiques (8), certaines de ses principales banques jouent un rôle clé dans l’expansion du GNL aux États-Unis. Ainsi, une part substantielle des financements des principales banques européennes (9) au boom du GNL est allouée à des entreprises états-uniennes qui développent exclusivement des projets de terminaux d’exportation de GNL sur le sol états-unien. En tête figurent Venture Global, Cheniere Energy et NextDecade, qui sont impliquées dans dix nouveaux projets de terminaux aux Etats-Unis, tandis que Freeport LNG Investments, société d’investissement, est quant à elle dédiée au développement du terminal d’exportation du même nom (10).
| Ranking | LNG developer | Amounts allocated in million US$ |
|---|---|---|
| 1 | Venture Global LNG Inc | 11,320 |
| 2 | Cheniere Energy Inc | 8,096 |
| 3 | Freeport LNG Investments LLLP | 4,434 |
| 4 | NextDecade Corporation | 4,273 |
Financements alloués par les plus grandes banques européennes aux activités d’expansion du GNL des principaux développeurs entre 2021 et 2024 (en millions de dollars) (11)
Parmi les financeurs européens les plus impliqués dans le développement du GNL outre-Atlantique se trouve ING. Si la banque s’est engagée à ne plus accorder de financements de projet aux nouveaux terminaux d’exportation de GNL à partir de 2026 (12), elle peut toujours accorder des financements aux entreprises qui les développent. Et ceux-là sont loin d’être insignifiants. Au contraire, puisque la banque est le premier financeur mondial de Venture Global (13), le plus gros développeur mondial, à qui elle a accordé 3,2 milliards pour soutenir ses activités d’expansion dans le GNL entre 2021 et 2024. L’arrivée de Donald Trump au pouvoir n’a pas entrainé un fléchissement de ses financements. En effet, en juin 2025, la banque néerlandaise a contribué à hauteur de 579 millions de dollars au prêt de 15,1 milliards à Venture Global.
Crédit Agricole figure aussi parmi les très grands financeurs du GNL états-unien. La banque française se distingue en particulier comme le principal soutien financier au niveau mondial de Freeport LNG, avec un milliard accordé en 2021 pour ses activités d’expansion (14).
Le soutien des banques européennes ne se dément pas sous l’administration Trump. En janvier 2026, Crédit Agricole, ING, Santander – autre acteur majeur du GNL états-unien -, le Groupe Banque Populaire Caisse d’Epargne (BPCE) via sa branche d’investissement Natixis et la Société Générale ont, aux côtés d’autres banques, accordé un prêt de refinancement de 1,1 milliard de dollars à Freeport LNG Investments.
Les dangers de la dépendance européenne au GNL états-unien
La course aux profits de certaines banques européennes, au détriment de leurs engagements en faveur de l’autonomie et de la souveraineté européenne (15), menace de faire dérailler l’Europe de ses objectifs climatiques et d’exposer les citoyens européens à une hausse durable de leurs factures énergétiques — tout en enfermant l’Europe dans une dépendance énergétique politiquement risquée.
L’énergie est au cœur de la stratégie de domination des Etats-Unis de Donald Trump (16). L’accord commercial conclu entre l’UE et Washington le 27 juillet 2025 en est une illustration frappante : négocié sous la menace de hausses drastiques des droits de douane sur les exportations européennes (17), il prévoit notamment l’achat par l’UE de 750 milliards de dollars d’énergie états-unienne d’ici 2028 (18). Dans ce contexte, la dépendance énergétique européenne constitue une vulnérabilité stratégique (19) que les États-Unis peuvent exploiter au service de leurs objectifs de politique étrangère (20), au détriment de l’autonomie stratégique de l’UE (21).
Depuis 2022, le remplacement progressif du gaz russe acheminé par pipeline par du GNL importé — en particulier depuis les États-Unis — n’a pas réduit la vulnérabilité des systèmes énergétiques européens. Il l’a prolongée. Le gaz importé expose structurellement l’Europe à des prix élevés et à une forte volatilité (22), liées aux marchés mondiaux, aux tensions géopolitiques et aux aléas climatiques (23). Les consommateurs et les industries européennes subissent directement ces hausses des prix (24).
Sur le plan climatique, la mise en œuvre de l’accord commercial signé avec les Etats-Unis, bien qu’il soit peu réaliste, mettrait en péril l’atteinte des objectifs de l’UE de réduction de sa consommation de gaz et ralentirait la transition vers des énergies soutenables (25). À plus long terme, au-delà du risque d’une dépendance prolongée au gaz et d’un enfermement dans les énergies fossiles, la surcapacité du marché du GNL, identifiée par des cabinets de conseil (26) et l’industrie elle-même (27), pourrait transformer certaines infrastructures européennes en actifs échoués (28). Les coûts de terminaux sous-utilisés ou désaffectés risqueraient alors de peser sur les collectivités et les budgets publics.
Dans ce contexte, les banques européennes doivent changer de stratégie. Reclaim Finance les enjoint à renforcer leurs politiques et à mettre fin à tout service financier aux développeurs de GNL, notamment états-uniens, et à leurs projets, afin de ne pas laisser les profits primer sur l’intérêt des pays européens et de leurs populations.