Dans un nouveau rapport, l’association Stop the Money Pipeline dénonce les partenariats des grandes entreprises aux États‑Unis avec des banques finançant massivement l’expansion des énergies fossiles (1). Un constat applicable aussi aux entreprises françaises que partage Reclaim Finance, partenaire du rapport. Pourtant, les solutions existent et des entreprises montrent déjà l’exemple en sélectionnant leurs partenaires sur la base de critères environnementaux. L’adoption de ces pratiques responsables est essentielle pour assurer la cohérence des engagements des entreprises et favoriser l’avènement d’un système financier plus durable.
Lorsqu’il s’agit d’intégrer l’impact des partenaires financiers dans les stratégies RSE des entreprises, il est intéressant de regarder vers les États‑Unis. Plusieurs organisations de la société civile y ont déjà abordé cette question, fournissant à la fois des outils de réflexion pertinents et des exemples de bonnes pratiques. Par exemple, le rapport The Carbon Bankroll (2) mettait en évidence, dès 2022, l’incohérence entre le bilan carbone affiché par les grandes entreprises américaines et l’impact de leurs partenaires bancaires et les appelait à mesurer cet impact et à réorienter leur trésorerie vers des établissements bancaires plus responsables. Sur un autre sujet, l’association As you sow a décortiqué en 2024 les investissements carbonés des fonds de pension proposés aux salariés de douze sociétés américaines de la tech (3).
Des cartes bancaires “co-marquées” à contre courant des objectifs climatiques des entreprises
Cette fois, l’association Stop the Money Pipeline se concentre plus particulièrement sur les cartes bancaires “co-marquées”. Ces cartes, proposées conjointement par un émetteur de carte bancaire et une entreprise non financière, sont intégrées aux habitudes de paiement aux États‑Unis. On estime qu’un Américain sur quatre en possède une (4). Elles génèrent par ailleurs pour les banques des marges particulièrement attrayantes, tout en attirant de nouveaux clients.
Le rapport cite plusieurs partenariats emblématiques, tels que ceux d’Amazon et Disney avec JP Morgan, d’Expedia et Hotels.com avec Wells Fargo, ou encore d’Air France avec Bank of America. Or, ces banques ont toutes trois fourni des milliards de dollars de financement à l’expansion des énergies fossiles entre 2021 et 2024, alors même que ces nouveaux projets d’énergie fossile mettent l’objectif de limiter le réchauffement planétaire au plus proche d’1,5°C hors d’atteinte.
Le rapport souligne que, si ces entreprises s’engagent auprès de leurs clients pour lutter contre le dérèglement climatique et réalisent des évaluations de leurs fournisseurs afin de réduire l’impact climatique de leur chaîne de valeur, elles continuent pourtant de s’associer à des institutions financières dont les pratiques sont contraires à leurs ambitions. Ce constat fait écho au récent rapport de Reclaim Finance sur la trésorerie des entreprises françaises : sur vingt entreprises du CAC40 évaluées, seules quatre prenaient partiellement en compte l’impact de leurs partenaires financiers, malgré une analyse systématique de leurs fournisseurs.
Un risque d’image croissant auquel s’expose ces entreprises
Aux États-Unis, cette contradiction commence à être dénoncée. La nouvelle carte de crédit de Costco, entreprise de grande distribution, en partenariat avec la banque Citi — troisième plus grand financeur mondial de l’expansion fossile avec 21 milliards de dollars alloués en 2024 — a suscité des manifestations devant les magasins et des interpellations lors de l’assemblée générale du groupe (5). Une pétition, signée par quarante mille personnes, appelait à la fin de ce partenariat. Face à ces critiques, la direction de Costco a annoncé engager un dialogue avec Citi sur ces enjeux (6).
En France, plusieurs enseignes de distribution proposent également des cartes bancaires co-marquées avec des banques figurant parmi les principaux soutiens à l’expansion des énergies fossiles. Si ces partenariats ne font pas encore l’objet d’interpellations publiques de la part des clients ou des salariés, ils traduisent néanmoins la même incohérence stratégique. À mesure que les attentes des consommateurs et des salariés en matière de responsabilité climatique se renforcent, ce décalage pourrait devenir de plus en plus difficile à justifier.
| Entreprise | Offre de carte de crédit | Banque partenaire | Financements alloués à l’expansion fossile |
|---|---|---|---|
| Carte de financement Waaoh!+ adossée à un crédit renouvelable | BPCE (7) | 4 milliards de dollars en 2024 Soit +29% depuis 2021 |
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Carte de crédit Réglo Finance adossée à un crédit renouvelable | BNP Paribas (8) | 5,9 milliards de dollars en 2024 Soit -17% depuis 2021 |
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Carte de crédit Pass adossée à un crédit renouvelable | BNP Paribas (9) | 5,9 milliards de dollars en 2024 Soit -17% depuis 2021 |
Des mesures facilement implémentables pour aligner ses partenariats bancaires avec ses objectifs climatiques
La sortie de ce nouveau rapport indique la marche à suivre pour les entreprises qui souhaiteraient aligner durablement leurs partenariats bancaires avec leurs engagements climatiques. Le rapport souligne dans un premier temps l’importance d’informer et de faire monter en compétence les équipes RSE, Finance et la direction sur ces enjeux. Ensuite, les entreprises doivent évaluer la performance climatique de leurs partenaires financiers actuels, en examinant leur financement des énergies fossiles et leur soutien aux énergies renouvelables. Enfin, il est possible d’intégrer des critères climatiques dans les prochains appels d’offres et de mettre en place un suivi régulier de l’impact de ces partenaires. Parmi les engagements pouvant être attendus d’une institution financière figurent, par exemple, l’absence de financement pour l’expansion des énergies fossiles (10) ou un ratio d’investissement de six dollars dans des alternatives soutenables pour chaque dollar investi dans les énergies fossiles (11). En France, La Banque Postale et le Crédit Mutuel sont les banques qui se rapprochent le plus de ces standards (12).
Plusieurs entreprises commencent à agir en conséquence (13). C’est le cas d’Atlassian, éditeur de logiciel en Australie, qui améliore son retour sur investissement tout en excluant les véhicules d’investissement liés aux entreprises fortement impliquées dans les énergies fossiles. Patagonia, marque de vêtements américaine, a passé cinq ans à réorganiser sa structure bancaire et sa stratégie de gestion de trésorerie, dans le but de réduire son impact climatique et d’inciter ses banques à s’aligner sur les objectifs climatiques mondiaux. De son côté, Seventh Generation, entreprise américaine spécialisée dans les produits ménagers naturels, élabore également un plan en plusieurs volets pour réduire l’impact climatique de ses placements financiers. Enfin, en France, L’Oréal indique dans son rapport annuel orienter en grande partie sa trésorerie sur des supports de placement responsables (14).
Les entreprises doivent aligner leurs choix financiers avec leurs engagements climatiques et peuvent pour cela commencer par leurs partenariats bancaires. En évaluant la performance climatique de leurs partenaires actuels et en intégrant des critères environnementaux pour décider de l’allocation de leur trésorerie ou d’un nouveau partenariat, elles envoient un signal fort au secteur bancaire et contribuent à construire un système financier plus durable.