L’argent de nos comptes bancaires peut-il réellement financer le dérèglement climatique ou, au contraire, la transformation écologique ? Et pouvons-nous, en tant que client·es, influencer les choix de financement de nos banques ? Dans cet article, Reclaim Finance montre que, même si les banques ne prêtent pas l’argent de leurs client·es pour financer l’économie réelle, les dépôts alimentent leurs ressources et jouent ainsi un rôle clé dans leur équilibre financier. Collectivement, changer de banque devient alors un levier pour peser sur leurs stratégies.
L’épargne bancaire, c’est-à-dire l’argent placé sur nos comptes courants, nos livrets réglementés et nos comptes à terme, représente près d’un tiers de l’épargne des Français·es. Une grande partie de cet argent est géré par les banques, tandis qu’une autre partie est confiée à la Caisse des Dépôts et Consignations (1) ou à des gestionnaires d’actifs (2). Cet article se focalise sur la manière dont les banques utilisent cet argent et sur les moyens dont nous disposons pour influencer leurs pratiques.
Les banques : des acteurs au cœur du financement de l’économie
Financer l’économie, c’est répondre aux besoins de financement de divers agents économiques. Il peut s’agir d’une entreprise qui souhaite investir dans un nouveau projet, d’un particulier qui achète un logement, ou encore de l’État qui emprunte pour mener ses politiques publiques. Pour obtenir ces fonds, ces acteurs doivent s’endetter et ainsi se tourner vers les banques (3).
- Le crédit et le pouvoir de création monétaire
Pour cela, un particulier se tournera très probablement vers sa banque. Si elle lui accorde un prêt, la banque inscrira le montant correspondant sur le compte du particulier, et de ce fait, créera de la monnaie. Cette opération ne nécessite pas que la banque dispose à l’avance d’un dépôt équivalent. Les banques sont ainsi les principaux acteurs de la création monétaire en circulation dans notre économie. Toutefois, des règles encadrent et limitent cette action : une banque doit par exemple détenir une fraction du montant de la monnaie créée en fonds propres.
- L’intermédiation : la clé vers les marchés financiers
Une autre manière d’accéder à du financement pour un État ou une entreprise est de lever de la dette sur les marchés financiers. La banque joue alors un rôle d’intermédiaire entre les acteurs ayant un besoin de financement et ceux disposant d’une capacité de financement. On dit qu’elle facilite l’émission d’un titre de dette. Une fois sur les marchés financiers, les titres de dette seront achetés par des investisseurs soit directement, soit à travers des fonds d’investissement pilotés par des gestionnaires d’actifs (voir à ce sujet, l’article sur le rôle de l’épargne au sein des marchés financiers).
Autrement dit, les banques sont au cœur du financement de notre économie, non pas en prêtant l’argent de leurs clients déposé sur les comptes bancaires, mais grâce à leurs pouvoirs de création monétaire lorsqu’elles accordent des crédits et grâce à leurs rôles d’intermédiaire entre ceux qui détiennent des capitaux et ceux qui en ont besoin. Mais est-ce à dire que les dépôts des particuliers ne jouent aucun rôle pour des banques traditionnelles comme le Crédit Agricole ou la Banque Populaire et Caisse d’Epargne ?
L’argent des comptes bancaires, une ressource-clé pour l’équilibre financier d’une banque
Si les banques ne prêtent pas l’argent de leurs client·es pour financer l’économie réelle, ces dépôts jouent un rôle clé dans leur équilibre financier.
Les dépôts réalisés par les clients sur leurs comptes bancaires (4) constituent pour la banque une ressource stable et peu coûteuse.
Pour comprendre le fonctionnement d’une banque, il est essentiel de faire un peu de comptabilité. Intéressons-nous pour cela à la structure d’un bilan bancaire.
Les ressources d’une banque se trouvent au passif de son bilan : ce sont les dépôts des clients, les emprunts contractés sur les marchés financiers ou auprès d’autres banques, ainsi que les fonds propres apportés par les actionnaires.
Ces ressources doivent s’équilibrer avec l’ensemble des emplois inscrits à l’actif, comme les crédits aux autres banques, les liquidités déposées par exemple à la Banque centrale européenne, les investissements en titres financiers ou ce qui nous intéresse ici, les crédits à la clientèle.

- Compte courant – une ressource quasiment gratuite
Les éléments figurant au passif ont généralement un coût : intérêts sur les prêts souscrits ou obligations émises par la banque, rendement attendu sur les fonds propres, etc. La banque cherche à équilibrer ses actifs à moindre coût : plus le coût des ressources du passif est faible, plus elle peut générer de valeur nette. Les dépôts et notamment les comptes courants, ont un coût très faible pour la banque (5) puisque ces comptes n’offrent généralement pas de rémunération, voire, à l’inverse, imposent aux clients de verser des frais de gestion. Ces dépôts représentent une part importante du passif du bilan bancaire (près de 70 % (6)) et sont, à ce titre, une ressource essentielle dans l’équilibre financier d’une banque.
- Les dépôts des particuliers – une ressource stable
La liquidité dépend de la composition de l’actif et du passif : si l’actif est majoritairement constitué de prêts à long terme ou d’investissements peu liquides, la banque peut avoir du mal à honorer certaines obligations immédiates, comme les retraits ou les paiements. Les dépôts des particuliers sont particulièrement stables : sur une clientèle large, le risque que tous retirent leur argent en même temps est très faible. Cette stabilité renforce la liquidité de la banque (7), en réduisant le risque de sorties de fonds importantes et imprévisibles.
Changer de banque : un acte citoyen pour une finance plus responsable
On peut imaginer sans difficulté, qu’un boycott massif pourrait entraîner une augmentation du coût de financement de la banque et une dégradation de sa liquidité. Ces indicateurs sont suivis non seulement par la banque elle-même, mais aussi par les agences de notation qui peuvent en tenir compte dans leur évaluation et donc impacter la confiance de ses créanciers et des superviseurs.
Cependant, le départ isolé d’un·e client·e vers une autre banque n’aura pas d’impact sur la stabilité financière de la banque. Faut-il pour autant en conclure que changer de banque est inutile ? Non.
Changer de banque, c’est d’abord choisir un modèle bancaire en accord avec nos valeurs. Cela peut signifier privilégier une banque de détail qui finance surtout les particuliers, les collectivités et les petites entreprises plutôt qu’une banque universelle qui finance les multinationales. Il peut également s’agir de préférer une banque qui a mis fin à ses financements à l’expansion fossile plutôt qu’une banque qui ne prend pas d’engagements climatiques significatifs.
Changer de banque peut aussi être un acte de signalement d’autant plus quand il s’inscrit dans un mouvement collectif. Le départ croissant ou la baisse de l’arrivée de nouveaux clients — qui, s’ils se poursuivent, pourraient mettre en tension la liquidité ou la rentabilité de la banque — peut inciter celle-ci à revoir sa stratégie. Enfin, lorsqu’il est motivé par des raisons éthiques ou climatiques, cet acte gagne à être expliqué à son conseiller : quitter sa banque en précisant clairement les raisons de son départ devient ainsi un moyen direct de faire entendre sa voix et d’influencer ses décisions stratégiques futures.
En conclusion, retirer son argent d’une banque qui soutient l’expansion fossile, en précisant à son conseiller ce qui motive ce choix, c’est refuser de consentir à un modèle financier qui porte une responsabilité dans le dérèglement climatique actuel. Si ce retrait s’inscrit dans une dynamique collective, il a le pouvoir de peser sur les décisions stratégiques de cet établissement et peut contribuer à transformer les pratiques du modèle financier actuel. Si vous pouvez et souhaitez passer à l’action, rendez-vous sur change-de-banque.org.