L’utilisation de l’épargne des Français.es suscite de nombreux débats : certains plaident pour qu’elle soutienne la transformation écologique, tandis que d’autres souhaitent l’orienter vers l’armement ou la croissance européenne, sans considération des impacts des entreprises financées (1). Après s’être penché sur l’argent confié aux banques, Reclaim Finance s’intéresse à l’épargne investie sur les marchés financiers et explore les leviers dont disposent les particuliers pour transformer leur argent en levier d’action climatique.
Aujourd’hui, l’épargne des Français·es dépasse 6 000 milliards d’euros – un montant considérable représentant 2 fois le produit intérieur brut (PIB) de la France. Elle se répartit principalement entre : les comptes bancaires et livrets réglementés pour l’épargne bancaire, et les supports d’investissement ou titres financiers pour l’épargne financière (2).
L’épargne bancaire et l’épargne financière poursuivent souvent deux objectifs distincts : la première vise des placements sûrs à taux garanti, adaptés à une épargne de précaution, tandis que la seconde concerne des placements plus risqués, dans une logique de croissance du capital.

Comme évoqué dans notre précédent article, l’épargne bancaire – déposée sur les comptes bancaires (3) et les livrets réglementés (4) – alimente les ressources des banques. Celles-ci jouent un rôle central dans le financement de l’économie, en accordant des prêts aux ménages, aux entreprises et aux collectivités. En revanche, l’épargne financière est investie sur les marchés financiers. Ces lieux, où se rencontrent acheteurs et vendeurs de titres financiers, jouent également un rôle clé dans le financement de l’économie réelle, même s’ils sont souvent accusés, à juste titre, de favoriser la spéculation et de refléter des valeurs déconnectées de la réalité.
Le rôle de l’épargne investie sur les marchés financiers dans l’économie réelle
Les principaux supports d’investissement (assurance-vie, PER, épargne salariale, PEA) orientent l’épargne, directement ou via des fonds d’investissement, vers des titres financiers d’entreprises ou d’États sur les marchés financiers.
- Spéculation ou financement de l’économie réelle ?
Lorsqu’une entreprise ou un État émet un actif financier, celui-ci est acheté une première fois par des investisseurs sur ce que l’on appelle le marché primaire (5). C’est à ce moment précis que l’argent levé arrive effectivement dans les caisses de l’émetteur (6) et peut être utilisé pour financer son activité. En fonction de ses besoins, un émetteur peut décider d’émettre différents types d’actifs : les actions, les obligations et les titres monétaires (7). Néanmoins les marchés financiers ne se limitent pas à ces transactions initiales. Il existe même un écart important entre la taille des marchés financiers mondiaux, 145 000 milliards de dollars en 2024, et le marché primaire, qui ne représentait cette année-là que 27 500 milliards de dollars (8).
Le reste des transactions a lieu sur le marché secondaire, que l’on peut voir comme le marché financier de l’occasion, où des investisseurs achètent et vendent entre eux des actifs financiers déjà émis sur le marché primaire. Les titres changent ainsi de mains sans que l’émetteur n’intervienne. La valeur de certains titres peut s’écarter de la réalité économique de l’entreprise, portée par la spéculation plutôt que par l’activité réelle. Si les transactions du marché secondaire n’apportent pas de financement direct supplémentaire à l’émetteur, elles influencent la valeur de ses actifs et peuvent ainsi encourager, ou au contraire décourager, les investisseurs à participer à de nouvelles émissions sur le marché primaire.
- À qui profite l’épargne sur les marchés financiers ?
En plus des épargnants finaux, qui peuvent tirer profit de la part de revenus générés par l’investissement, les intermédiaires financiers comme les gestionnaires d’actifs ou assureurs-vie captent eux aussi une part importante des revenus via les frais de gestion. C’est notamment le cas des intermédiaires les plus spéculatifs comme les plus grands hedge funds (9) qui empochent près d’un quart des profits qu’ils génèrent pour leurs clients (10).
De l’autre côté, les acteurs à même de bénéficier de levées de capitaux sur les marchés sont essentiellement de grandes entreprises cotées, pesant plusieurs centaines de millions, voire milliards d’euros, et des États.
En effet, l’émission de titres financiers sur les marchés n’est pas accessible à tous les acteurs économiques et ne profite bien souvent pas à l’économie locale. Par exemple, sur les 4 millions d’entreprises en France moins de 500 sont cotées en Bourse. Or, le marché primaire des acteurs non cotés plafonne à environ 1000 milliards de dollars d’encours (11) – soit moins de 5% du marché primaire au global (12). Les collectivités territoriales, elles, ne peuvent pas émettre d’actions, et seules les plus grandes collectivités (13) peuvent accéder aux marchés des obligations.
- Risque ESG et manque de transparence
Placer son épargne sur des supports d’investissement traditionnels (assurance-vie, fonds d’épargne salariale, plan épargne action) expose au risque de soutenir sans le savoir des grandes entreprises ou des États impliqués dans des violations des droits humains ou responsables de dommages environnementaux importants, comme l’ont révélé plusieurs scandales récents. C’est le cas du scandale Orpea dans le secteur des maisons de retraite, de la présence d’Elbit Systems, entreprise d’armement impliquée dans le conflit israélo-palestinien, dans de nombreux fonds d’investissement à destination du grand public ou encore du scandale 1MDB, lié à une affaire de corruption concernant le fonds souverain malaisien (14).
Par ailleurs, sauf dans le cas d’exclusions sectorielles, les produits financiers investissent le plus souvent, dans une logique de diversification, dans tous les secteurs, y compris ceux qui font l’objet de nombreuses controverses. C’est notamment le cas des secteurs des énergies fossiles et de l’armement. De nombreuses entreprises issues de ces deux secteurs figurent à ce titre dans des fonds dits “verts” (15), alors même que, pour les entreprises pétro-gazières, l’essentiel de leurs investissements reste orienté vers les énergies fossiles.
Le manque de transparence et l’offre limitée de produits différenciants sur le plan environnemental pour l’assurance vie ou encore l’épargne salariale constituent un obstacle majeur pour orienter autrement l’épargne des Français·es.
Utiliser son épargne comme levier climatique de transformation du secteur financier
A l’instar des personnes qui désertent les banques climaticides, utiliser son épargne peut devenir un moyen d’impulser une transformation des pratiques des acteurs financiers et de faciliter l’accès au capital d’initiatives locales et vertueuses.
- Agir selon ses ressources
Si l’épargne peut être un levier d’action climatique, l’ampleur de son impact dépend largement des moyens financiers de chacun. Les patrimoines les plus élevés disposent en effet de leviers beaucoup plus importants pour influencer les pratiques des acteurs financiers et orienter le capital vers la transition écologique.
Derrière des milliards d’euros d’épargne se cachent de grandes disparités selon les revenus. Les 20 % des Français.es les plus riches économisent environ 16 000 € par an, tandis que les 20 % les plus pauvres ne mettent de côté que 360 € par an en moyenne. Par ailleurs, 11 % des Français·es n’épargnent tout simplement pas.
Ces écarts se reflètent également dans les types de produits détenus. La quasi-totalité des Français·es possède un livret d’épargne (87 %), l’un des placements les moins rémunérateurs ; moins d’un sur deux dispose d’une assurance vie (42 %), et seulement 18 % ont une épargne retraite.
Cela étant dit, chacun dispose de leviers d’action pour agir à son échelle.
- Une ligne rouge, celle de l’expansion fossile
Si les principaux supports d’investissement soutiennent principalement de grandes entreprises internationales et des États, il reste possible de limiter, au moins en partie, le soutien aux entreprises les plus polluantes qui ne montrent aucune volonté de transformer leur modèle économique, ou à celles dont les activités portent atteinte aux droits humains.
Certains labels offrent à ce titre des garanties auxquelles un épargnant peut se référer. Bien que les trois principaux labels en France (ISR, Finansol, Greenfin) répondent à des stratégies d’investissement variées (16), tous excluent à minima les entreprises développant de nouveaux projets de charbon et de nouveaux champs de pétrole et de gaz.
Pour aller plus loin, un épargnant peut également décider de s’orienter vers un gestionnaire d’actifs dont la politique d’investissement répond à certains critères recherchés par l’épargnant. Cela permet non seulement de s’assurer que tous les produits proposés suivent une même stratégie, mais aussi d’envoyer un signal capable d’influencer les pratiques des gestionnaires d’actifs, en se détournant de ceux qui n’adoptent pas d’engagements climatiques plus ambitieux.
Si l’impact d’un désinvestissement individuel reste limité, un mouvement collectif peut en revanche amener les gestionnaires d’actifs et assureurs-vie à revoir leurs choix et à cesser d’investir dans des multinationales qui contreviennent aux objectifs climatiques ou aux droits humains. À long terme, ces dynamiques collectives ont le pouvoir d’influencer les marchés et de rendre le financement de ces multinationales plus coûteux ou plus difficile. Questionner, demander des comptes à son gestionnaire d’actifs ou son assureur-vie, expliquer les raisons de son départ vers un autre acteur et en parler à son entourage sont autant de leviers capables d’amplifier l’impact collectif.
- Placer son épargne pour soutenir l’économie locale
Différentes solutions existent afin de placer son épargne pour soutenir l’économie locale.
D’abord, même s’il s’agit ici d’épargne bancaire et non financière, déposer son argent sur des livrets ou des comptes à terme — tout en bénéficiant de la protection du capital — permet de soutenir les particuliers, les collectivités et les petites entreprises, à condition de choisir une banque alignée sur ce modèle.
Par ailleurs, si une personne a la capacité et accepte de prendre un risque financier, elle peut orienter son épargne vers des titres financiers à impact positif sur l’économie réelle. Plusieurs associations et entreprises proposent aujourd’hui de mettre directement en relation les particuliers avec des projets ou acteurs à financer, en rupture avec les circuits financiers classiques et l’investissement côté. C’est le cas, par exemple, de Terre de Liens, Énergie Partagée, Les Cigales, We Do Good ou Lita.co (17).
Selon les structures, la nature des projets (agriculture, transition énergétique, économie sociale et solidaire…) et les formes de financement proposées (actions, dettes privées, prêts, partage de revenu) varient, mais le principe reste le même : permettre à chacun de choisir précisément ce que son épargne finance. Ces solutions, ainsi que certains fonds non cotés, obligations (18) permettent de financer des entreprises de plus petites tailles ou des collectivités ou des associations locales.
Cependant, ces placements en titres ne peuvent généralement pas se substituer aux supports traditionnels destinés à accueillir l’épargne de précaution, ni absorber des volumes importants à court terme. Contrairement au compte courant, à l’épargne réglementée, au fonds en euros de l’assurance-vie ou à la plupart des comptes à terme, ils n’offrent pas de garanties en capital. Par ailleurs, ces produits peuvent ne pas correspondre aux attentes des épargnants traditionnels puisqu’ils ne visent pas toujours une plus-value financière. Enfin, selon les structures choisies, l’accompagnement peut être limité, ce qui suppose une bonne compréhension des risques financiers et du secteur financé.
Ils constituent néanmoins une porte d’entrée précieuse pour orienter directement une partie de son argent vers des projets concrets à forte valeur environnementale ou sociale.
L’épargne peut devenir un véritable levier d’action climatique : elle peut financer directement des projets et acteurs porteurs de sens, tout en envoyant un signal clair aux acteurs financiers sur les attentes de leurs clients en matière de pratiques responsables. Inscrite dans une dynamique collective, cette mobilisation peut influencer les marchés, et ainsi sanctionner les entreprises dont les pratiques sont néfastes pour les droits humains ou l’environnement, tout en facilitant l’accès au capital des initiatives les plus vertueuses.