TotalEnergies a récemment publié une courte réponse à notre réclamation formelle de 60 pages adressée à l’association des Principes de l’Equateur (1). Celle-ci détaillait nos graves préoccupations concernant les impacts potentiels du projet Papua LNG sur le climat, la biodiversité et les droits humains en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Dans l’intérêt de l’ensemble des parties prenantes — y compris les institutions financières signataires des Principes de l’Équateur qui pourraient être sollicitées pour financer ce projet — les organisations à l’origine de la réclamation éclairent les zones d’ombre de la réponse de TotalEnergies concernant le projet Papua LNG (2).
Co-signé par CELCOR, JACSES, Jubilee Australia, Market Forces et Reclaim Finance
Le projet Papua LNG (3), opéré par TotalEnergies EP PNG – en partenariat avec ExxonMobil, Santos et ENEOS – pourrait contribuer à l’émission d’environ 220 millions de tonnes de CO₂. Il affecterait au moins 12 700 personnes dans la province du Golfe de Papouasie-Nouvelle-Guinée (4) et pourrait avoir des impacts irréversibles sur une centaine d’espèces encore inconnues ou non décrites par la science, ainsi que sur au moins 27 espèces menacées d’extinction (5).
Le groupe bancaire japonais Mitsubishi UFJ Financial Group (MUFG), conseiller financier du projet, cherche actuellement à mobiliser des financements, notamment auprès de 7 agences de crédit à l’exportation et de plus de 30 banques commerciales (6). En décembre 2025, nos organisations ont adressé une réclamation détaillée de 60 pages détaillant nos préoccupations quant au possible non-respect par le projet de six des dix Principes de l’Équateur (7), dont MUFG est signataire.
En janvier 2026, TotalEnergies a publié une réponse succincte à cette réclamation. Celle-ci ne répond toutefois pas de manière satisfaisante aux préoccupations que nous avons soulevées (8).
Tout en maintenant notre appel à l’ouverture d’une enquête par l’association des Principes de l’Équateur, nous soulignons les lacunes de la réponse de TotalEnergies afin d’informer toute institution financière qui envisagerait de financer le projet (9).
Dialogue avec les communautés locales
TotalEnergies affirme qu’un dialogue a été engagé avec les communautés locales, mais n’a toujours fourni aucune preuve de l’existence de documents d’information clairs et accessibles expliquant les risques et impacts du projet. Par exemple, aucun document n’explique clairement ce qu’est le condensat de gaz, les impacts et risques liés aux gazoducs, les substances dangereuses susceptibles d’être utilisées sur le site, ou encore les impacts écologiques du dragage des rivières.
Les bulletins d’information du projet décrivent surtout des processus administratifs (calendriers, étapes, études en cours ou actions caritatives soutenues par le projet). Ils ne fournissent pas d’informations sur les risques, les impacts et les mesures prévues pour respecter les droits des peuples autochtones en vertu du droit international.
Le propre comité consultatif du projet, choisi par TotalEnergies, a exprimé des préoccupations concernant la manière dont les informations sont communiquées (10). Par ailleurs,une évaluation partielle des impacts sur les droits humains a souligné que la compréhension du projet par les communautés locales restait faible (11).
Fournir des informations claires sur les risques et impacts d’un projet constitue un pré-requis simple et fondamental des Principes de l’Équateur. Sans cela, il est impossible pour les parties prenantes — y compris les institutions financières signataires des Principes de l’Equateur— de déterminer si les communautés locales ont été correctement informées.
Consentement libre, informé et préalable des peuples autochtones
TotalEnergies affirme avoir conçu un processus de consentement libre, préalable et informé (CLIP) conforme aux normes internationales. Cependant, en plus de l’absence de preuves montrant que les communautés autochtones concernées ont été pleinement « informées » à propos du projet, l’entreprise n’a fourni aucune preuve indiquant qu’elles ont été informés de leur droit de refuser le projet ou d’en accepter la réalisation sous certaines conditions (12), un droit pourtant reconnu par la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones. Dans ces circonstances, la condition de « consentement » ne peut être considérée comme remplie.
Le terme « préalable » signifie également qu’une implication significative des communautés dans les processus de décision doit être mise en œuvre avant la prise de décisions majeures relatives à l’avancée et à l’autorisation d’un projet (13). Ce critère ne peut être considéré comme respecté si une participation significative n’est pas mise en œuvre avant la décision finale d’investissement, que TotalEnergies indique vouloir annoncer en 2026.
Enfin, TotalEnergies affirme que « les communautés sont assistées par des conseillers juridiques extérieurs, qui s’assurent que les membres des communautés comprennent pleinement leurs droits et obligations » (14). Dans sa déclaration d’impact environnemental de 2019, l’entreprise annonçait vouloir « recruter une tierce partie indépendante pour informer et conseiller les propriétaires fonciers coutumiers » (15) quant à l’accès aux terres ou aux compensations. On peut donc supposer que ces conseillers juridiques extérieurs sont recrutés par TotalEnergies. Les communautés concernées devraient pouvoir avoir accès à des conseillers juridiques indépendants de leur choix.
A titre d’exemple, des habitant-e-s du delta de Purari cherchent actuellement une assistance juridique indépendante urgente concernant des autorisations de rejet de déchets liées au projet dans le système fluvial de la rivière Purari (16).
Climat
TotalEnergies affirme avoir réalisé une évaluation des risques climatiques (Climate Change Risk Assessment – CCRA), mais n’a pas rendu ce document public, ce qui semble contrevenir aux Principes de l’Équateur 2, 3, 4, 5 et 10. Cette absence de transparence empêche les communautés affectées — ainsi que d’autres communautés touchées par le changement climatique en Papouasie-Nouvelle-Guinée, et toute autre partie prenante — d’évaluer les analyses et les communications concernant les impacts climatiques du projet.
Elle est d’autant plus préoccupante que TotalEnergies a fait l’objet de plusieurs décisions de justice ou d’organes de régulation faisant état de ses communications trompeuses concernant ses impacts climatiques. En octobre 2025, le tribunal judiciaire de Paris a ainsi jugé que TotalEnergies a induit les consommateurs en erreur avec ses promesses de neutralité carbone et en donnant l’impression d’être un acteur majeur de la transition énergétique, tout en continuant à promouvoir et vendre davantage d’énergies fossiles (17). La communication trompeuse de l’entreprise quant à ses impacts climatiques a également fait l’objet de décisions similaires récentes en Allemagne, en Afrique du Sud et au Royaume-Uni (18). ExxonMobil, partenaire du projet, fait également l’objet de procédures judiciaires concernant ses déclarations climatiques (19).
TotalEnergies ne semble pas avoir communiqué ces informations aux populations affectées par le projet, alors qu’elles pourraient influencer leur perception du projet.
Droits humains
Concernant les droits humains, TotalEnergies évoque une seconde étude d’impact sur les droits humains (Human Rights Impact Assessment – HRIA) réalisée en 2025 pour actualiser celle de 2017. Toutefois, ce document n’a pas été publié, ce qui empêche les populations locales de vérifier son contenu et de prendre connaissance de l’évaluation des potentiels impacts négatifs du projet sur leurs droits humains.
Biodiversité
La déclaration d’impact environnemental de 2019 pour la partie amont du projet (Upstream Environmental Impact Statement – EIS) et son addendum de 2024, qui évaluent les impacts du projet sur la biodiversité, ne sont disponibles ni sur le site du projet ni sur les sites gouvernementaux. Le fait que deux des trois résumés de ces études ne soient pas accessibles constitue une violation claire du Principe de l’Équateur n°10 et empêche toute évaluation indépendante des impacts sur la biodiversité. Le seul document mentionné dans la réponse de TotalEnergies concernant la biodiversité est une politique « Biodiversité et écosystèmes » d’une seule page (20).
La réponse de TotalEnergies ne traite pas non plus du fait que la zone du projet abrite environ 100 espèces encore inconnues ou non décrites par la science. Si rien n’est connu de ces espèces, il est impossible d’évaluer et de réduire les risques que le projet fait peser sur celles-ci, y compris celui de leur extinction. Il est également impossible de déterminer leur rôle écologique dans la protection de l’habitat de 27 autres espèces sur la Liste rouge de l’UICN et menacées d’extinction (21).
Enfin, TotalEnergies ne répond pas aux questions soulevées dans notre réclamation concernant le retrait de la chauve-souris frugivore de Bulmer, l’une des 100 espèces les plus menacées au monde, de la liste des espèces sensibles situées dans la zone du projet, sans explication ni identification de la personne ayant pris cette décision (22).
Impacts cumulés
TotalEnergies affirme que « l’EIS traite des impacts cumulés avec d’autres projets industriels tels que le projet minier Mayur ou la Zone Economique Spéciale (ZES) d’Ihu ». Cependant, l’EIS de 2019 affirmait que cette ZES était « hors de son périmètre » d’étude (23), et l’addendum de 2024 n’a pas mis à jour le chapitre sur les impacts cumulés.
TotalEnergies affirme également qu’il est impossible d’évaluer les impacts cumulés avec d’autres projets pétroliers et gaziers mentionnés dans notre réclamation, car ceux-ci seraient encore « en phase de conception ». Une position qui va à l’encontre des indications publiées en 2022 par les Principes de l’Equateur, qui précisent que « les impacts cumulés doivent prendre en compte les projets existants, planifiés ou raisonnablement prévisibles » (24). Une approche également défendue par la Société Financière Internationale de la Banque Mondiale (25).
TotalEnergies ne prend pas en compte les impacts cumulatifs de projets avancés tels que le projet Pasca A, qui a soumis sa première déclaration d’impact environnemental en janvier 2016, soit trois ans celle de Papua LNG (26), et un projet de terminal flottant de GNL dans le golfe de Papouasie, dont les premières étapes de développement ont été signées approuvées par la société publique Kumul Petroleum en 2024 (27).
Déplacement des populations locales
TotalEnergies a indiqué dans sa réponse qu’un « petit groupe de familles récemment installé à proximité du projet ferait l’objet de mesures spécifiques de déplacement ». La norme de performance n°5 de la Société financière internationale (SFI) recommande toutefois « d’éviter les déplacements involontaires autant que possible ». L’addendum de l’EIS datant de 2024 indique que 42 personnes vivent dans le hameau de Pokore depuis 2020, soit plusieurs années avant sa publication (28). Le document ne fait pourtant aucune référence à ce hameau dans sa « liste des consultations avec les parties prenantes », et indique que « l’acceptabilité par les parties prenantes » d’une installation centrale de traitement située à environ 700 mètres du hameau de Pokore est « inconnue » (29). Cela laisse entendre que les familles du hameau n’ont pas été consultées.
TotalEnergies n’exclut pas explicitement la possibilité d’expulsions forcées, que la SFI recommande pourtant d’éviter. Cette absence de clarification est particulièrement préoccupante pour les femmes et les enfants qui seraient déplacés, notamment au vu des précédents en matière d’expulsions forcées en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Les Nations Unies ont par exemple exprimé leur vive inquiétude en février 2025 suite à des expulsions forcées dans un quartier informel de Port Moresby (30).
Genre
Le projet Papua LNG est développé dans un pays et un secteur où les risques pour les femmes et les filles sont particulièrement élevés. Une étude récente de l’US Institute for Peace a ainsi mis en lumière les impacts importants du projet PNG LNG d’ExxonMobil en matière de genre, notamment une augmentation des violences domestiques et l’émergence d’une « économie sexuelle » (31).
TotalEnergies n’a pas répondu aux points soulevés dans notre réclamation en la matière, notamment concernant l’évaluation des impacts différenciés selon le genre, l’égalité femmes-hommes dans les recrutements, les conséquences genrées de la réinstallation du hameau de Pokor et les inégalités de genre dans les négociations avec les propriétaires fonciers (32).
Gestion des réclamations
Notre réclamation ne contestait pas l’existence d’un mécanisme de réclamation du projet. Cependant, l’absence d’informations claires et accessibles pour les communautés ne permet pas d’avérer l’efficacité et l’équité de ce mécanisme. Si les communautés ne disposent pas d’informations complètes sur les risques du projet ou sur leurs droits selon le droit international, elles sont moins susceptibles de déposer une réclamation, que ce soit via le mécanisme de TotalEnergies ou via des mécanismes indépendants (33). TotalEnergies n’a fourni aucune preuve de l’existence de documents d’information des populations affectées par le projet qui réponde à nos préoccupations en la matière.
Intégrité
La déclaration d’impact environnemental ne traite pas des risques de corruption, alors que la Papouasie-Nouvelle-Guinée a récemment été placée sur la liste grise de la Financial Action Task Force en raison de son incapacité à lutter contre le blanchiment d’argent et la criminalité financière (34). La Papouasie-Nouvelle-Guinée vient également d’obtenir sa note la plus basse en dix ans dans l’indice de perception de la corruption de l’ONG Transparency International (35).