Entre 2021 et 2025, 19 des plus grandes banques européennes ont facilité l’émission de 216 obligations sur les marchés de capitaux pour des entreprises développant de nouveaux projets pétroliers et gaziers (exploration, production et transport), contribuant à lever 219 milliards d’euros. 2025 a été l‘année où les banques européennes ont participé au plus grand nombre d’émissions obligataires pour ces entreprises, malgré les projections de l’Agence internationale de l’énergie selon lesquelles aucun nouveau champ pétrolier ou gazier n’est nécessaire dans des scénarios crédibles limitant le réchauffement planétaire à 1,5 °C. Les cinq banques européennes ayant facilité le plus grand nombre d’émissions obligataires pour les principaux développeurs pétroliers et gaziers en 2025 sont Barclays, Deutsche Bank, BBVA, Santander et Standard Chartered. Les banques doivent mettre fin à leur soutien financier aux entreprises qui développent de nouveaux projets pétroliers et gaziers, tant via les prêts que via les activités de marchés de capitaux (CMA) sur l’ensemble de la chaîne de valeur.
Le marché obligataire est devenu une source de financement essentielle pour les entreprises les plus polluantes au monde. Le rapport Banking on Climate Chaos indique qu’au cours de la dernière décennie, la part des obligations dans les stratégies de financement des entreprises fossiles a presque doublé . En 2023 comme en 2024, 51 % des financements bancaires destinés aux entreprises impliquées dans l’expansion des énergies fossiles ont été levés via des obligations d’entreprise. En facilitant les émissions obligataires, les banques jouent un rôle crucial en permettant aux entreprises fossiles de lever les capitaux nécessaires pour poursuivre le développement de leurs activités. Les banques européennes ne font pas exception.
Les banques européennes, grands soutiens de l’expansion pétrolière et gazière
Reclaim Finance a analysé la participation des 24 plus grandes banques européennes aux obligations émises par plus de 30 des plus grands développeurs pétroliers et gaziers (upstream et midstream) entre 2021 et 2025 (1). Dix-neuf de ces banques ont participé à des émissions obligataires au cours de la période analysée. Elles ont été impliquées dans 216 transactions, aidant certains des plus grands pollueurs mondiaux à lever un total de 219 milliards d’euros sur les marchés de capitaux.
Depuis 2022, le nombre d’obligations émises avec la participation de banques européennes a augmenté de manière constante et marquée. En 2025, les banques européennes ont participé au plus grand nombre d’émissions obligataires depuis 2021, contribuant à lever 60 milliards d’euros pour les entreprises analysées. 2025 a ainsi constitué la deuxième année la plus importante après 2024 en termes de volume total de financement obligataire depuis 2021.
Parmi les banques européennes, Barclays a participé au plus grand nombre d’émissions obligataires en 2025 (42), permettant aux principaux développeurs pétroliers et gaziers de lever un total de 32 milliards d’euros sur le marché obligataire. Parmi les entreprises bénéficiant du soutien de Barclays figure Energy Transfer, développeur du Dakota Access Pipeline (DAPL), projet controversé contre lequel se sont fortement mobilisés la Standing Rock Sioux Tribe et de ses soutiens contre le pipeline, ainsi que des violences exercées à leur encontre. Energy Transfer est à l’origine d’une procédure-bâillon (SLAPP) contre Greenpeace, et le PDG de l’entreprise, Kelcy Warren, a donné des millions de dollars à toutes les campagnes électorales de Donald Trump (2).
À la suite de Barclays en termes de nombre d’obligations et de volume de financements levés en 2025 figurent Deutsche Bank, BBVA, Santander et Standard Chartered. En 2024, Deutsche Bank, BBVA et Standard Chartered figuraient également parmi les cinq premières banques, aux côtés de Natixis du groupe Banque Populaire Caisse d’Epargne (BPCE) et HSBC.
Obligations : l’angle mort des politiques climat des banques européennes
Si la plupart des grandes banques européennes se sont dotées d’objectifs censés réduire leurs prêts aux entreprises pétrolières et gazières (« objectifs d’émissions financées »), seules trois — Standard Chartered, Barclays et HSBC — ont des objectifs couvrant également la facilitation des émissions d’obligations et d’actions pour ces entreprises. Barclays et HSBC regroupent leurs activités de prêt et de facilitation dans des objectifs combinés. Standard Chartered a adopté une approche plus pertinente en séparant ces objectifs, ce qui favorise la transparence et encourage la réduction des deux formes de financement.
Problème, la formule utilisée pour calculer les « émissions facilitées » est inadaptée pour fixer des objectifs relatifs aux marchés de capitaux. En effet, elle n’établit pas de lien direct entre l’évolution des émissions facilitées et celle des émissions réelles des entreprises. Cette formule attribue les émissions des entreprises aux banques via une fraction divisant les émissions de l’entreprise par sa valeur. Cela signifie que les émissions facilitées d’une banque diminuent lorsque la valeur des entreprises augmente, même si les émissions réelles restent constantes ou augmentent légèrement (3). La formule de calcul des « émissions financées » issues des prêts et investissements présente le même défaut lorsqu’elle est utilisée pour fixer des objectifs (4).
Des politiques d’exclusion et objectifs de décarbonation ambitieux nécessaires
En 2024, Crédit Agricole et BNP Paribas se sont engagées à ne plus participer aux émissions obligataires des producteurs de pétrole et de gaz. BNP Paribas n’apparaît pas parmi les banques qui ont facilité les obligations émises en 2025 par les entreprises analysées, ce qui semble indiquer le respect de sa politique. Crédit Agricole apparaît en revanche dans plusieurs émissions obligataires de 2025 par des développeurs midstream (transport des énergies), dont Energy Transfer, illustrant la nécessité d’étendre cet engagement sur cette partie de la chaine de valeur et en effet de l’appliquer à leurs activités de prêt direct afin de démontrer la sincérité de leur engagement.
Si les engagements de BNP Paribas et de Crédit Agricole constituent un exemple à suivre, toutes les banques doivent aller plus loin. Les projections de l’Agence internationale de l’énergie montrent que l’ouverture de nouveaux champs pétroliers et gaziers est incompatible avec l’objectif de 1,5 °C et que les besoins énergétiques peuvent être satisfaits sans ces nouveaux développements (5). Les banques doivent donc cesser tout soutien financier aux entreprises qui développent de nouveaux projets pétroliers et gaziers, y compris le gaz naturel liquéfié (GNL), via les prêts et les activités de marchés de capitaux.
En outre, les objectifs relatifs aux prêts comme aux marchés de capitaux devraient viser à réduire le volume de financement accordé aux entreprises pétrolières et gazières, et non leurs émissions financées ou facilitées telles que généralement définies. À ce jour, seules BNP Paribas, Crédit Agricole, Société Générale et ING ont adopté de tels objectifs de « volume de financement sectoriel de portefeuille » (SPFV), désormais limité à la partie midstream de la chaine de valeur. Ces objectifs SPFV s’appliquent actuellement uniquement à l’exposition de crédit des banques et seulement sur la partie upstream de la chaine de valeur. Ils doivent également être appliqués aux activités de marchés de capitaux et l’ensemble de la chaîne de valeur.
Comme le montre cette analyse, il est urgent que les banques traitent efficacement les émissions liées à la fois à leurs activités de prêt et à leurs activités de marchés de capitaux, y compris les obligations qu’elles structurent pour les développeurs pétroliers et gaziers. Les objectifs SPFV devraient servir de modèle pour réduire le volume de financement accordé aux entreprises pétrolières et gazières via les marchés de capitaux, en complément de politiques d’exclusion financière pour ces développeurs sur l’ensemble de la chaîne de valeur.

