L’entreprise française Albioma, qui compte des acteurs financiers français parmi ses premiers financeurs et investisseurs, entend convertir deux de ses centrales charbon à la biomasse. Ce projet menace l’objectif d’autonomie énergétique à l’horizon 2030 pour la France d’Outre-mer et va à l’encontre des objectifs en termes de santé publique, protection de la biodiversité et lutte contre le changement climatique. S’il aboutit, ce projet entraînerait une augmentation des émissions de gaz à effet de serre. Reclaim Finance appelle donc les institutions financières qui soutiennent Albioma et se sont engagées à sortir du charbon à exiger de l’entreprise l’adoption d’une stratégie climat permettant une baisse en valeur absolue des émissions de gaz à effet de serre et une sortie du charbon au profit des énergies renouvelables durables.

Producteur d’électricité français, actif en France métropolitaine et en Outre-mer, Albioma se décrit comme un « producteur d’énergie renouvelable” ». Et pourtant, le charbon représente 32 % de la production totale d’énergie de l’entreprise, avec une capacité de charbon installée d’au moins 300 MW.

Albioma opère notamment deux centrales en cogénération sur l’île de la Réunion : Bois-Rouge (108 MW) dans la région nord-est de l’île et Le Gol (122 MW) dans la région sud-est. Toutes les deux utilisent actuellement un mélange de 90% de charbon et de 10% de bagasse issue de la culture de la canne à sucre. Si les autres combustibles utilisés par Albioma – bagasse, bioéthanol – ne sont pas sans poser débat, c’est la part croissante de la biomasse solide hors bagasse dans le mix énergétique de l’entreprise qui inquiète actuellement.

Les contes de fées de la biomasse

Albioma prévoit convertir ses deux centrales de la Réunion au 100% biomasse, un pari perdant pour le climat et pour la biodiversité.

La biomasse est souvent présentée comme une alternative bas carbone au charbon. Or la production d’une unité d’électricité à partir de la biomasse solide émet entre 3 % et 50 % de CO2 de plus que la production à partir du charbon.

De plus, l’usage massif de la biomasse solide pour la production d’électricité ou de chaleur requiert une production et consommation de granulés de bois. Dans le cas de la Réunion, la biomasse locale ne saurait couvrir que 5% des besoins – ou jusqu’à 30% dans les estimations les plus optimistes avec alors une pression plus importante sur les sols et les eaux. Il s’agirait donc pour Albioma d’importer de la biomasse solide des Etats Unis (1) ou d’Afrique australe (2), de quoi alourdir de beaucoup l’impact carbone du projet.

Et pourtant, Albioma conclut à un bilan carbone positif de la conversion vers la biomasse. La raison ? L’entreprise a repris à son compte l’idée largement répandue que la biomasse aurait un bilan carbone neutre, quand bien même son usage serait à échelle industrielle. Le principe est simple sur le papier : les arbres repoussants, couper des arbres aujourd’hui pour en faire de pellets serait anodin pour le climat puisqu’il suffirait d’en planter d’autres. Cependant, cela n’a aucun fondement scientifique. Le carbone libéré lors de la coupe d’arbres n’est pas simultanément capté par des arbres plantés mais prendra des décennies voire plus d’un siècle avant d’être compensé. Le recours à des forêts certifiées et gérées de manière durable, comme ce serait le cas dans le cas de la Réunion, ne changerait pas cette réalité. Les scientifiques n’hésitent pas à parler de “dette carbone”, une dette non remboursable dans un délai acceptable pour prévenir un emballement du climat (3).

L’autonomie énergétique en Outre-mer remise en cause

Importer de la biomasse à la Réunion irait également à l’encontre de l’objectif d’autonomie énergétique pour les territoires d’Outre-mer d’ici 2030 – un objectif entériné dans la loi de transition énergétique pour la croissance verte de 2015.

Si le projet d’Albioma aboutit, les deux unités proposées à la conversion compteront parmi les unités de production d’électricité à partir de biomasse les plus importantes d’Europe. L’ensemble nécessitera l’importation de près de 900 000 tonnes de pellets par an. A titre de comparaison la France a consommé environ 1,6 Mt de pellet en 2019.

Le recours massif à la biomasse solide pour la production d’électricité interroge aussi alors que les enjeux liés à la destruction de la biodiversité et des écosystèmes, ainsi qu’à la détérioration de la qualité de l’air et de la santé humaine s’imposent sur l’agenda politique (4).

Ce qui est plus étonnant, c’est que tous ces inconvénients concernant la biomasse solide importée sont évitables. Une étude menée par l’ADEME pour l’île de La Réunion montre la viabilité de deux scénarios basés sur des énergies 100% renouvelables. Importer de la biomasse solide ne serait pas nécessaire puisque seulement une petite partie de l’électricité totale de l’île serait produite à partir de biomasse locale provenant de la paille de canne et des déchets verts.

Albioma n’en est pas à son coup d’essai. L’entreprise a déjà converti sa centrale à charbon de la Guadeloupe à la biomasse, avec des importations des États-Unis. L’aboutissement du projet de conversion à la Réunion est donc prendre le risque de voir la pratique s’imposer comme une norme pour les territoires d’Outre-mer.

Une tendance qu’il faut arrêter

Les acteurs financiers français sont bien placés pour influencer la stratégie climat d’Albioma et pousser l’entreprise à renoncer à son projet de conversion au profit du déploiement d’énergies renouvelables qui permettant une baisse en valeur absolue des émissions de gaz à effet de serre.

En effet, les principales banques derrière Albioma sont françaises : Crédit Agricole, BPCE, Société Générale et Crédit Mutuel ont toutes accordé des financements généraux à l’entreprise, et ont, aux côtés de BNP Paribas, soutenu la réorientation du groupe vers la biomasse. BNP Paribas et CIC (Crédit Mutuel) ont accordé un prêt dédié à la conversion d’une centrale à charbon d’Albioma à la biomasse en Guadeloupe en 2019. Natixis et Société Générale ont même arrangé le premier « Sustainability-Linked Euro PP » d’Albioma pour soutenir précisément la reconversion vers la biomasse du groupe.

Crédit Agricole, qui a fourni à lui seul 40% des financements généraux reçus par Albioma entre octobre 2018 et octobre 2020, figure aussi parmi les plus gros investisseurs de l’entreprise, aux côtés de la Financière de l’Echiquier, BpiFrance et la CDC. 8 des 15 plus gros investisseurs d’Albioma sont français.

Au-delà des acteurs privés, Albioma a aussi bénéficié d’aides publiques, notamment de l‘AFD pour la construction de sa centrale biomasse à la Martinique.

Ces banques et investisseurs privés se sont engagés à sortir du charbon au plus tard d’ici 2030 dans les pays européens et certains ont annoncé qu’ils allaient engager les entreprises restantes en portefeuille afin de les pousser à adopter une stratégie de sortie du secteur détaillée par actifs. Mais ces acteurs se sont aussi engagés à soutenir l’objectif de neutralité carbone à l’horizon 2050 ou à aligner leurs activités avec une trajectoire 1,5 ou 2°C. Soutenir une conversion à la biomasse irait à l’encontre de ces objectifs de long terme et serait d’autant plus indéfendable alors que la lutte contre la disparition de la biodiversité et pour le développement des puits naturels de carbone s’impose à l’agenda des acteurs financiers.

Puisque les îles d’Outre-mer ne sont pas concernées par la décision de la France métropolitaine de sortir du charbon, il est possible de prendre le temps nécessaire pour bien planifier et exécuter une sortie du charbon qui offrira de réels bénéfices climatiques. Les acteurs financiers soucieux du climat doivent faire entendre leur voix et exiger de la part d’Albioma la fermeture des centrales à charbon et non un enlisement dans des fausses solutions.

Notes :

(1) Biomasse solide provenant des Etats-Unis : les liens existent entre Albioma et Enviva pourraient être renforcés par le projet à la Réunion. Enviva fait néanmoins l’objet d’une vive controverse pour son exploitation intensive par coupe rase des forêts naturelles de la façade Est des Etats-Unis.

(2) Biomasse solide provenant d’Afrique australe : risque de bois issue de monocultures d’eucalyptus, lesquelles entraînent des impacts négatifs importants sur les ressources en eau et sont une source majeure d’accaparement des terres et de conflits sociaux.

(3) Lire la lettre de plus de 700 scientifiques au Parlement européen le 11 janvier 2018 et la lettre de plus de 500 scientifiques au président Biden, au président von der Leyen, au président Michel, au premier ministre Suga et au président Moon le 11 février 2021.

(4) Lire le « Rapport spécial du GIEC sur le changement climatique et la gestion durable des terres » qui avertit que le déploiement à large échelle de cultures à des fins énergétiques (comme la biomasse) comporte des risques en matière de désertification, de dégradation des sols et de sécurité alimentaire.