Protéger les zones critiques pour la biodiversité de la prédation fossile

La biodiversité est en danger. L’urgence est simple : les activités humaines détruisent le vivant et des écosystèmes dont nous dépendons directement – souvent de manière irréversible. Et pourtant, face à l’extinction de masse en cours, le secteur financier peine à se mettre en mouvement. Alors qu’il dispose de leviers puissants pour accélérer la sortie des énergies fossiles, il continue de soutenir leur exploitation et même leur développement, en dépit du fait que ces activités sont reconnues comme un facteur clé de double dégradation de la nature, via l’exploitation des écosystèmes et l’aggravation du changement climatique. Dans ce contexte, Reclaim Finance appelle l’ensemble du secteur, à commencer par les acteurs financiers privés et les superviseurs, à revoir leur approche et adopter sans tarder des mesures visant à protéger les zones critiques pour la biodiversité de toute exploitation fossile.

On estime que les populations de vertébrés ont décliné d’environ 70% en moins de 50 ans (1), et que près de 50 000 espèces sont aujourd’hui menacées d’extinction (2). En parallèle, la couverture végétale – et particulièrement les forêts – se réduit rapidement sous l’effet des activités humaines, rendant les écosystèmes de plus en plus vulnérables (3).

Si les pressions sont multiples, le système de production fondé sur les énergies fossiles constitue l’un des principaux moteurs de cette destruction. Déforestation, pollutions persistantes, fragmentation des habitats, dégradation locale des écosystèmes liée aux infrastructures : l’exploitation du charbon, du pétrole et du gaz affaiblit des milieux déjà fragiles jusqu’à menacer leur effondrement.

Il ne s’agit pas uniquement de la protection des espèces. Lorsque les écosystèmes disparaissent, ce sont aussi des services vitaux pour l’humain qui s’effondrent : accès à l’eau, protection contre les catastrophes naturelles, sécurité alimentaire. Ces impacts se traduisent par des risques importants pour la stabilité économique et financière, ce qui interpelle de plus en plus les superviseurs et régulateurs financiers.

En dégradant des puits de carbone essentiels, les projets fossiles transforment des alliés naturels de la lutte contre le changement climatique en sources d’émissions, tandis que les dérèglements climatiques qu’ils accentuent affaiblissent à leur tour la biodiversité.

Revoir l’approche

Certains acteurs financiers se sont engagés à contribuer à la protection de la biodiversité. Mais les mesures mises en place restent lacunaires et insuffisantes pour la protéger réellement. Deux tendances se dégagent :

  • Une approche globale, notamment à travers la Taskforce on Nature-related Financial Disclosures (TNFD), a le mérite d’englober les enjeux de biodiversité mais peine à se traduire par des mesures concrètes transformant les pratiques financières. Souvent focalisée sur la transparence, elle court le risque de reproduire les limites de son prédécesseur (TCFD), et ainsi de ne pas permettre de progrès susceptibles de réduire les pressions exercées sur les écosystèmes.
  • Des engagements ciblés visant à restreindre les financements ou à renforcer les exigences environnementales pour des projets situés dans des zones protégées ou des secteurs à risque. S’ils sont plus concrets, ces mesures ne couvrent qu’une partie des services financiers et une fraction des zones réellement critiques pour la biodiversité.

Il est donc temps de revoir l’approche. Sans attendre des données parfaites sur l’ensemble des risques qui pèsent sur la biodiversité, le pragmatisme doit prévaloir : il s’agit d’agir en priorité sur les secteurs qui contribuent le plus à l’érosion de la biodiversité et pour lesquels toutes les données nécessaires à l’action sont disponibles. Les énergies fossiles en font partie.

Protéger les zones critiques pour la biodiversité

En réaction aux appels à l’action climatique, de nombreux acteurs financiers ont adopté des politiques visant à réduire leurs soutiens et leur exposition au secteur fossile, notamment en excluant de leurs services financiers les nouveaux projets d’énergies fossiles. Ces mesures contribuent à créer certaines des conditions nécessaires à une sortie des énergies fossiles, indispensable pour réduire durablement les pressions sur la biodiversité. Mais elles restent insuffisantes.

L’impératif de protection impose d’aller plus loin : exclure tout soutien aux énergies fossiles dans les zones critiques pour la biodiversité (4). Parmi ces zones figurent l’Amazonie, l’Arctique, ou encore le Triangle de corail en Asie du Sud-Est, considéré comme la région marine la plus riche en biodiversité au monde. Cette zone, dont dépendent 120 millions de personnes pour leur subsistance, est aujourd’hui menacée par l’exploitation fossile, notamment pétro-gazière, avec plus de 450 blocs d’exploration offshore et 31 terminaux de gaz naturel liquéfié (GNL) terrestres ou flottants, susceptibles d’y voir le jour.

Si des limites subsistent dans l’identification exhaustive de toutes les zones critiques pour la biodiversité, plusieurs classifications portées par des institutions reconnues au niveau international, fondées sur des critères scientifiques rigoureux et appuyées par des données géographiques accessibles et régulièrement mises à jour, peuvent être mobilisées dès aujourd’hui par les acteurs financiers (5).

Des responsabilités partagées mais différenciées

Pour les acteurs financiers, les attentes sont claires : prolonger l’adoption de mesures pour lutter contre l’expansion des énergies fossiles par des mesures visant à exclure tout soutien direct et indirect aux projets de pétrole, gaz et charbon situés dans les zones critiques pour la biodiversité.

Ces mesures individuelles doivent s’accompagner de changements structurels. Les superviseurs et banques centrales doivent notamment intégrer la protection de la biodiversité dans leurs outils de politique monétaire (cadre de collatéral, portefeuilles monétaires) et dans la supervision des banques (notamment via les plans de transition prudentiels). Ils doivent prendre en compte le rôle clef des énergies fossiles dans l’accumulation des risques liés à la nature et au climat, au niveau macro et micro prudentiel.

Tous peuvent s’appuyer sur le travail mené par Reclaim Finance pour répertorier les outils déjà à disposition et sélectionner les classifications les mieux à même de protéger les zones critiques pour la biodiversité.

Ainsi, continuer à soutenir des projets fossiles dans le Coral Triangle ou dans toute zone critique pour la biodiversité ne relève pas seulement d’une incohérence avec les engagements affichés par le secteur financier : c’est faire peser les risques en priorité sur les écosystèmes les plus précieux et les plus vulnérables — et, à travers eux, sur l’ensemble du vivant.

Notes :

  1.  WWF, Catastrophic 73% decline in the average size of global wildlife populations in just 50 years reveals a ‘system in peril’, octobre 2024
  2.  IUCN, Red List of Threatened Species, consulté le 16/04/2026
  3.  Nature, Human degradation of tropical moist forests is greater than previously estimated, 03/07/2024
  4.  Une zone peut être considérée comme critique si sa dégradation entraîne une perte irréversible ou disproportionnée de biodiversité – qu’il s’agisse de la richesse spécifique, des fonctions écologiques ou du potentiel évolutif (diversité génétique). Cette criticité peut découler de son caractère irremplaçable, de sa vulnérabilité, de son importance fonctionnelle ou de son rôle dans la pérennité des écosystèmes.
  5.  Ces cadres doivent être considérés comme des socles minimaux — appelés à être renforcés à mesure que les connaissances progressent.

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2026-04-22T10:50:37+02:00