Le 26 mars 2026, l’énergéticien français TotalEnergies a présenté son Sustainability and Climate Progress Report ou rapport de progrès sur la durabilité et le climat (1). Loin d’y présenter des progrès, TotalEnergies indique au contraire renoncer définitivement à son objectif de neutralité carbone à 2050 (2). Ce rapport lève définitivement le voile sur la stratégie de transition de TotalEnergies, qui n’avait de transition que le nom. De nombreux assureurs-vie continuent cependant à financer l’énergéticien français et défendent la nécessité de mener un dialogue actionnarial afin de l’accompagner dans la transition. Compte tenu de ses dernières annonces, cette approche semble avoir atteint ses limites. Retour sur ces assureurs-vie qui soutiennent encore TotalEnergies et acceptent toujours de financer l’entreprise avec l’épargne de leurs clients.
En 2021, Total devenait TotalEnergies, un changement de nom censé incarner sa nouvelle stratégie tournée vers la transition énergétique (3). Cette opération marketing n’aura pas suffi à masquer sa stratégie visant l’augmentation de production d’hydrocarbures. Plusieurs assureurs-vie ont alors pris leurs distances avec TotalEnergies.
Arrêt du financement de TotalEnergies, certains assureurs-vie lucides
Dès 2022, certains assureurs-vie comme Suravenir (4) et CNP Assurances se sont engagés à cesser leurs nouveaux investissements dans des entreprises développant de nouveaux champs de pétrole et de gaz comme TotalEnergies.
Un engagement cohérent avec leur volonté de contribuer à l’atteinte des objectifs de l’Accord de Paris et aligné avec les projections du scénario de neutralité carbone à 2050 de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) publié pour la première fois en 2021 : l’AIE indique dans ce scénario que l’atteinte de la neutralité carbone à 2050 nécessite l’arrêt du développement de nouveaux champs de pétrole et de gaz approuvés après 2021 (5).
Parmi les assureurs-vie, ils n’étaient que deux en 2022 à ne plus financer TotalEnergies et les entreprises développant de nouveaux champs de pétrole et de gaz, ils sont désormais 12 (6), parmi lesquels des leaders du marché comme BNP Paribas Cardif, Société Générale Assurances ou encore BPCE Assurances. 4 d’entre eux (7) vont même plus loin et se sont également engagés à cesser leurs nouveaux investissements obligataires dans les entreprises développant de nouveaux terminaux d’exportation de gaz naturel liquéfié (GNL).
Une décision cohérente de la part de ces assureurs-vie, en ligne avec leurs engagements de neutralité carbone dans leurs portefeuilles d’investissements. TotalEnergies est aujourd’hui la deuxième plus importante société cotée privée au monde développant le plus de nouvelles ressources pétrolières et gazières (8) et le 12e développeur mondial de nouvelles capacités d’exportation de GNL (9).
TotalEnergies en transition, quand l’actualité trahit le marketing
Au-delà des chiffres, l’actualité récente conforte ces assureurs-vie dans leur décision de ne plus financer TotalEnergies.
Octobre 2025 : TotalEnergies est condamné pour pratiques commerciales trompeuses par le tribunal judiciaire de Paris (10). En cause, ses communications sur son “ambition d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050” et son statut revendiqué d’être un “acteur majeur de la transition énergétique”. Une décision qui condamne définitivement le greenwashing pratiqué par l’entreprise.
Novembre 2025 : TotalEnergies acquiert 50 % des actifs de production d’électricité en Europe d’EPH (11), majoritairement des centrales à gaz, payés en actions TotalEnergies. Une fois l’opération finalisée, EPH, premier développeur de nouvelles centrales à gaz en Europe détenu par le magnat du charbon Daniel Kretinsky, deviendra le 4e actionnaire de l’entreprise française (12), garantissant à TotalEnergies un soutien de poids parmi ses actionnaires pour renforcer sa stratégie tournée vers le gaz fossile.
24 mars 2026 : TotalEnergies renonce à deux projets éoliens offshore au large de New York et de la Caroline du Nord en échange d’un chèque de l’administration Trump de 928 millions d’euros (13). En échange, TotalEnergies s’engage à réinjecter cette somme dans les hydrocarbures et notamment un terminal d’exportation de GNL dans le golfe du Mexique, Rio Grande LNG. Un projet développé sans le consentement des communautés locales, menaçant leur santé et les écosystèmes locaux tout en participant à l’aggravation de la crise climatique à travers l’émission potentielle de 190 millions de tonnes de CO2e/an.
Deux jours plus tard : TotalEnergies publie son Sustainability and Climate Progress Report et annonce publiquement l’abandon de son objectif de neutralité carbone à 2050.
Cette actualité est révélatrice de l’ancrage de TotalEnergies dans les énergies fossiles : l’entreprise s’est fixé un objectif d’augmentation de sa production d’hydrocarbures de 3 %/an entre 2023 et 2030 (14) et l’a dépassé en 2025 (15).
TotalEnergies, loin d’être un cas isolé dans le secteur pétrole et gaz
TotalEnergies n’est pas le seul à renoncer à ses objectifs climatiques. Les grandes entreprises pétro-gazières ont multiplié les retours en arrière depuis un an, loin de renforcer leur action dans la lutte contre le changement climatique comme l’espéraient les assureurs-vie poursuivant un dialogue actionnarial.
Le secteur pétrolier et gazier en général est pourtant qualifié par l’Agence internationale de l’énergie (AIE) de “ force marginale dans la transition énergétique mondiale” (16) : les producteurs de pétrole et de gaz représentent 1,2 % des investissements dans les énergies dites “propres” et sont responsables du développement de seulement 2 % de la capacité de production d’électricité à partir de fermes éoliennes offshores (17).
En parallèle, des entreprises connues des assureurs-vie comme Shell, BP, et Equinor figurent, au même titre que TotalEnergies, dans les 30 plus importants développeurs mondiaux de nouvelles ressources pétrolières et gazières (18). Le secteur mise également sur une augmentation de 50 % de sa production de GNL sur la seule période 2025-2030 (19).
Soutien aveugle de certains assureurs-vie à TotalEnergies et l’expansion pétro-gazière
Les plans d’expansion pétro-gaziers de TotalEnergies ne semblent pas poser de problème pour de nombreux assureurs-vie actionnaires et financeurs de l’entreprise qui continuent à la soutenir sous prétexte de l’accompagner dans la transition énergétique.
À titre d’exemple, les gestionnaires d’actifs AXA Investment Managers (AXA IM) et Allianz Global Investors (Allianz GI) ont voté favorablement à deux reprises, en 2023 et 2024, pour le faux plan climat de TotalEnergies (20). Agissant pour le compte des assureurs-vie AXA France et Allianz France, ces entités ont justifié leur vote considérant la stratégie de transition de TotalEnergies “crédible et robuste”.
Pire encore, AXA IM et Allianz GI n’ont pas hésité à voter contre la résolution climatique déposée en 2023 par les actionnaires demandant à TotalEnergies d’aligner ses objectifs de réduction de ses émissions de GES indirectes, dites de « scope 3 » (91 % des émissions de GES de l’entreprise), avec l’Accord de Paris à horizon 2030. Ainsi, ces votes ont contribué à bloquer les tentatives des autres actionnaires de TotalEnergies visant à infléchir sa stratégie d’expansion pétro-gazière.
Au-delà des votes en assemblée générale, certains assureurs-vie vont encore plus loin dans leur soutien à la stratégie de TotalEnergies tournée vers l’expansion pétro-gazières : malgré leurs promesses climatiques et sociétales (21), AXA, Allianz, Crédit Agricole Assurances Generali et le groupe Covéa (MMA, GMF, MAAF), continuent à financer TotalEnergies et les autres entreprises responsables du développement du pétrole, du gaz et du GNL sous prétexte de leur prétendu virage dans la transition.
De nombreux assureurs-vie financent encore les grandes compagnies pétro-gazières sous couvert de leur dialogue actionnarial. Ils doivent désormais reconnaître les limites de cette approche. Il est temps pour ces assureurs-vie, notamment AXA, Allianz, Crédit Agricole Assurances, Generali et le groupe Covéa de passer à la dernière étape de leur processus d’engagement : sanctionner TotalEnergies et les entreprises développant de nouveaux projets de pétrole et de gaz en s’engageant à stopper leurs nouveaux investissements obligataires et en exprimant des votes d’opposition à leurs prochaines assemblées générales.